21 juillet 2032
Le Palais Royal était
empli d’une lumière douce et dorée, tandis que nous gravissions les dernières
marches menant au balcon. À mes côtés, Edward marchait avec assurance, mais je
percevais son excitation contenue, semblable à la mienne.
Lorsque nous franchîmes
les portes, un océan de visages s’étendit devant nous. La foule était immense,
les applaudissements fusèrent, et je distinguai clairement les acclamations :
« Isabella ! » « Vive la reine Isabella ! »
Je levai la main, un
sourire sincère illuminant mon visage. Edward m’imita, saluant la foule avec la
même chaleur. Le cœur battant, je ressentais cette énergie collective, cette
joie partagée.
Le peuple belge était là,
rassemblé, heureux. Cette communion me donna une force nouvelle. Là, à cet
instant précis, je sus que nous entamions ensemble un nouveau chapitre.
Et ce chapitre, nous
allions l’écrire, main dans la main.
L’après-midi, nous nous
rendîmes à la Place des Palais pour assister au traditionnel défilé militaire
de la fête nationale. C’était la première fois que je m’y trouvais en tant que
reine. Edward se tenait à mes côtés, élégant et souriant, partageant ce moment
chargé d’émotion.
Les rangs de soldats
défilèrent avec précision et fierté sous nos yeux. Les avions traversèrent le
ciel dans un ballet aérien impressionnant. Le public applaudit, les drapeaux
flottaient dans la brise. Je ressentais la force de notre nation, son unité, son
histoire et son avenir.
Le soir venu, le palais
s’anima pour le bal donné en mon honneur. Après un rapide passage dans mes
appartements, je me changeai et revêtis une robe digne d’une reine.
En entrant dans la grande
salle, je sentis tous les regards se tourner vers moi, mais c’est avec sérénité
et gratitude que je me laissai porter par la musique et la fête, entourée de
ceux qui partageaient ce moment unique.
Je portais une robe de
style princesse, longue et ample, dont le blanc cassé délicat était parsemé de
broderies bleu-gris, ornées de paillettes capturant chaque reflet de lumière.
Le tissu semblait presque vivant sous les lustres du palais, fluide et majestueux.
Autour de mon cou
scintillait un collier assorti, composé de perles fines et de diamants
étincelants, complété par un bracelet délicat et des boucles d’oreilles
pendantes assortis qui dansaient doucement à chacun de mes mouvements.
Mais c’était le diadème
des Neuf Provinces, que je portais sur la tête, qui couronnait ma tenue. Dans
sa version complète, il mêlait harmonieusement l’or fin, l’argent et des
pierres précieuses aux couleurs des provinces historiques. Chaque province y était
représentée par un motif finement ciselé et serti, symbolisant l’unité et la
diversité du royaume. Ce diadème, chargé d’histoire et de symboles, me
rappelait l’immense responsabilité qui m’incombait, mais aussi la fierté d’être
la première reine de Belgique.
La salle scintillait de
mille feux. Lustres de cristal, robes éclatantes, conversations feutrées. J’eus
l’impression de flotter, encore portée par l’émotion de la journée. Mon premier
jour en tant que reine.
Je m’éloignai un instant
de mes ministres pour reprendre mon souffle. Et ce fut là que je le vis.
Edward, adossé près d’un pilier, une coupe de champagne à la main, l’air un peu
perdu dans ses pensées.
Je m’approchai sans
bruit.
— Tu t’ennuies ? lui
demandai-je.
Il sursauta légèrement,
puis sourit.
— Non, je t’observais.
C’est différent.
— Et qu’est-ce que tu
vois ?
Il me regarda, vraiment.
Pas comme les autres, pas comme ceux qui me voyaient comme un titre, un
costume, une couronne. Il voyait… moi.
— Je vois une femme
qui venait de conquérir un pays sans tirer une seule balle, murmura-t-il. Je
vois la grâce sous pression, la force dans l’élégance. Et je me demandais
comment j’avais eu la chance qu’elle me choisisse.
Mon cœur se serra.
— Edward…
Je tendis la main. Il la
prit immédiatement. Ses doigts étaient chauds, familiers. Il m’attira doucement
contre lui, comme s’il craignait que je m’effondre d’un instant à l’autre.
— Tu tiens bon,
murmura-t-il à mon oreille. Mais je sais que tu as peur.
Je fermai les yeux.
— J’avais peur de ne
pas être à la hauteur, de ce que j’allais perdre en devenant… ça.
Il me serra un peu plus
fort.
— Alors permets-moi
d’être ton ancre. Tu n’as pas besoin d’être reine quand tu es avec moi. Juste
Bella. C’est elle que j’aime.
Je relevai les yeux vers
lui, et pour la première fois depuis des jours, je respirai vraiment.
— Danse avec moi.
Il sourit.
— Toujours.
Et nous glissâmes sur la
piste, au rythme lent d’un violon, alors que le monde autour de nous s’effaçait
un instant. Juste Bella. Juste Edward.
Dans les jours qui suivirent ma
prestation de serment, les symboles du royaume commencèrent à se transformer.
La Poste belge émit un nouveau timbre commémoratif à mon effigie. J’y
apparaissais en robe-cape bleu pâle brodée d’argent, la tête sertie du diadème
des 9 provinces, un sourire figé sur les lèvres, l’écharpe bleue et noire de
l’ordre de Léopold glissant sur mon épaule. Voir mon visage ainsi reproduit,
prêt à voyager d’une lettre à l’autre à travers le pays et le monde me troubla
plus que je ne l’aurais cru. Je n’étais plus seulement une personne, j’étais
devenue une image, un symbole.
Partout, les institutions publiques
remplaçaient les anciens portraits royaux de mes parents par le nouveau
portrait officiel d’Edward et moi. Nous y posions debout, dans la grande
galerie du palais, inondée de lumière. Je portais une robe longue couleur
prune, à manches de tulle brodé, ma tiare sur les cheveux et l’écharpe amarante
de l’ordre national. Edward, en uniforme de cérémonie noir rehaussé de dorures,
portait la même écharpe nouée sur le côté, ainsi que ses insignes militaires
britanniques et honorifiques belges. Nos regards étaient francs, nos postures
droites, solennelles mais complices. Ce portrait, que nous avions choisi
ensemble, me semblait à la fois irréel et profondément intime. Il apparaissait
désormais dans les mairies, les tribunaux, les ambassades, les écoles. Nous
étions devenus, aux yeux du monde, le visage de la monarchie belge.
***LATRP***
Les semaines passèrent, denses et
silencieuses. Le palais, tout en dorures et en protocoles, devint peu à peu
notre terrain d’entente, notre camp de base. Les devoirs s’enchaînaient, les
regards s’aiguisèrent. Je m’exerçais à être reine, chaque jour un peu plus.
Edward, lui, restait là, discret et solide, l’ancre qu’il avait promis d’être.
Et puis vint septembre, avec ses fanfares
et ses drapeaux. Le peuple nous attendait.
Notre première joyeuse entrée approchait.
1e
joyeuse entrée : Louvain (Leuven) – chef-lieu du brabant flamand, 3
septembre 2032
La voiture avança lentement sur la
Grand-Place, bordée de drapeaux flamands, belges… et de quelques banderoles
criardes qu’on aurait préféré ne pas voir. La foule était là, dense, curieuse,
mais moins expressive qu’à Bruxelles, le jour de mon accession au trône. Il y
avait des sourires, des applaudissements timides, quelques enfants sur les
épaules de leurs parents. Mais rien d’exubérant. Ce n’était pas l’accueil d’une
héroïne. C’était celui d’une inconnue qu’on venait juger.
Je portais ce jour-là une élégante blouse
ivoire à l’encolure bateau, subtilement structurée, associée à une jupe brodée
de motifs floraux noirs et crème, dont les lignes sobres et raffinées
contrastaient avec l’intensité de l’instant. Sur ma tête, un bibi en tulle
beige irisé, cerclé de noir, reposait légèrement incliné, fixant avec grâce mes
boucles relevées. Un choix résolument classique, mais pensé pour incarner la
dignité calme que réclamait la situation.
Je serrai le bras d’Edward sans
m’en rendre compte. Il baissa les yeux vers moi, un regard tranquille, presque
amusé. Il avait remarqué les pancartes aussi, les visages fermés et les slogans
griffonnés sur des cartons.
Je redressai le menton.
— On ne s’arrête pas,
murmurai-je au bourgmestre qui avançait à nos côtés. On continue.
Nous descendîmes du véhicule pour
la marche traditionnelle jusqu’à l’hôtel de ville. Les cloches de Saint-Pierre
résonnaient au-dessus de nous. Sur la gauche, un petit groupe hurla quelque
chose en flamand. Je ne compris pas tout, mais le ton suffisait.
Je ne cillai pas et continuai à
marcher.
Une femme me tendit un bouquet, je
le pris avec un sourire, la remerciant en néerlandais. Juste après, un petit
garçon s’approcha timidement, une feuille pliée en deux dans ses mains. Je
m’accroupis à sa hauteur.
— Wat is dat? demandai-je
doucement. (Qu’est-ce que c’est ?)
— Voor u, répondit l’enfant.
Het is u… en hem. (Pour vous. C’est vous et lui)
Je dépliai le dessin : un croquis
maladroit mais touchant de moi en robe blanche, une couronne sur la tête, et à
mes côtés, Édouard, plus grand, avec un nœud papillon.
— C’est nous ? demandai-je.
L’enfant hocha la tête fièrement.
— Je vais le garder, lui
dis-je avec chaleur. Merci, vraiment.
Je me relevai lentement, les genoux
un peu raides dans ma robe ajustée.
Derrière moi, les slogans hurlés
des flamingants tranchaient avec la douceur du moment, mais je ne tournai même
pas la tête.
Je pris la main d’Edward.
— On continue ?
— Toujours, répond-il, et il
serra légèrement ses doigts autour des miens.
Sous les huées de quelques-uns et
les applaudissements polis de la plupart, nous avançâmes ensemble vers la
grand-place de Louvain. Dignité intacte, gestes mesurés, regards francs.
Le soir même, la presse titrera :
« Stoïcisme royal : La reine
Isabella fait taire les cris par le silence »
Et en Une, le dessin de l’enfant,
scanné, reproduit et partagé.
***LATRP***
3 semaines plus tard : 2e
joyeuse entrée à Anvers
Je ne dormis pas beaucoup la
veille. Anvers n’était pas une ville neutre. C’était le bastion du Premier ministre Bart De Wever, figure
incontournable du nationalisme flamand, et donc du scepticisme monarchique.
L’équipe du palais m’avait
préparée à tout : pancartes hostiles, slogans,
peut-être même des perturbateurs dans la foule.
Le convoi contourna la
cathédrale. Les premières barrières apparurent. Et les premiers cris aussi. Des
drapeaux jaunes au lion noir s’agitaient déjà au loin. Je serrai les
dents.
— Ils sont bien là, murmura mon mari.
Il tourna la tête vers
moi.
— Ça va aller ?
Je hochais la tête, trop
fière pour dire non, trop lucide pour être sereine.
Mais alors que la voiture ralentissait, notre chef de protocole glissa un mot depuis
l’avant :
— Majesté, nous avons quelques minutes
d’avance. Voulez-vous… tenter un bain de foule ?
Je tournai la tête vers Edward. Il me fixait. Et sans un mot, il ouvrit sa portière.
Je le suivis.
J’étais vêtue d’un
élégant ensemble aux tons sobres, parfaitement choisi pour l’occasion : une
robe droite gris anthracite, épousant la ligne de mes jambes sans en faire
trop, et une cape légère couleur sable, drapée avec soin sur mes épaules.
J’avais attaché mes cheveux en un chignon sobre, un maquillage discret
soulignait mon regard, et mes escarpins assortis claquaient doucement sur les
pavés. Rien de tape-à-l’œil, mais chaque détail comptait. Ce genre de journée
se lisait aussi dans le tissu et la posture.
Nous traversâmes la chaussée, saluâmes les premières
personnes derrière les barrières. Les cris s’estompaient peu
à peu. À leur place, des mains se
tendirent. Des regards surpris, curieux. Edward se pencha vers
une vieille dame qui l’appelait par son prénom. Un homme me parla de sa fille qui rêvait de devenir
avocate.
Une jeune femme me lança « Proficiat
Majesteit ! » (Félicitations Majesté !), avec une
sincérité qui me toucha plus que je ne voulais le montrer.
En quelques minutes, l’atmosphère avait changé. Les journalistes, massés plus loin, mitraillaient la scène.
Le soir même, la presse titra : « La reine brave les cris, répond par des
poignées de main » Et un éditorial résuma : « Quand
l’intelligence du cœur désarme l’hostilité »
***LATRP***
1er
octobre : à Gand – chef-lieu de la Flandre orientale
Le vent était plus doux à
Gand. La ville avait gardé son âme bourgeoise et intellectuelle, et cela se
sentait. La foule était dense, mais pas agressive. Des drapeaux belges, des
ballons, quelques banderoles de bienvenue parsemaient les abords. On applaudissait
dès que nous apparûmes sur la place Saint-Bavon.
— Ils ont l’air
heureux de te voir, dit Édouard en souriant.
— De nous voir, je
le corrigeai.
Il me regarda, un peu
ému.
Nous saluâmes les gens,
discutâmes avec des étudiants, des commerçants. À un moment, un enfant demanda
à Edward s’il était un vrai prince.
— J’étais prince du
Royaume-Uni, dit-il en s’agenouillant à sa hauteur. Et maintenant, je
suis roi consort de Belgique. Un titre, mais surtout un rôle.
L’enfant le fixait,
impressionné.
— Et tu aimes ça ?
— Beaucoup. Parce que
je le fais avec elle.
Il me jeta un regard
complice. Je lui répondis d’un sourire.
***LATRP***
15 octobre à Bruges-
chef-lieu de la Flandre occidentale
Bruges était une carte
postale, un décor parfait.
Et pour une fois, tout
semblait aussi paisible que l’image. Il faisait beau, les cloches
sonnèrent à notre arrivée. Dans les rues pavées, les habitants nous
accueillirent comme s’ils avaient attendu ce moment depuis toujours.
Moins de formalisme, plus
de sourires. À la sortie de l’hôtel de ville, une petite fanfare joua un
air populaire.
Ce jour-là, j’avais
choisi de porter un tailleur bleu nuit, brodé de petites étoiles blanches. La
veste cintrée soulignait ma silhouette sans rigidité, et la jupe, longue et
souple, glissait sur les pavés à chacun de mes pas. J’avais ajouté un large
chapeau violet, incliné sur le côté, qui donnait à l’ensemble une touche de
caractère. Je voyais bien les regards que cela suscitait, les sourires
complices, les appareils photo qui se levaient.
Edward me tendit la main
et improvisa quelques pas avec moi. Rires dans la foule. Des téléphones
capturaient l’instant.
— Tu sais que tu es en
train de conquérir le pays ? me murmura-t-il.
— Non, répondis-je.
C’est nous qui le faisons.
***LATRP***
Dernière ville
flamande à Hasselt – chef-lieu du Limbourg, le 5 novembre
Le ciel était clair et
l’air sentait déjà l’automne. Hasselt nous accueillit avec chaleur.
Le centre-ville avait été
décoré de banderoles colorées, et la foule, compacte, souriait dès notre
arrivée. Ici, pas de slogans hostiles, pas de tensions. Juste une
atmosphère paisible, bienveillante. Les gens agitaient des petits drapeaux,
parfois même des écharpes aux couleurs de la province.
Beaucoup nous
interpellaient par nos prénoms.
— Isabella ! Edward !
Welkom in Limburg !
Un monsieur âgé m’offrit
un pot de sirop de poires en expliquant, fier, que c’était la spécialité
locale. Je ris, touchai son bras, le remerciai sincèrement. Edward parla
longuement avec un couple d’instituteurs qui l’invitèrent à visiter leur école.
— On dirait que les
gens nous ont adoptés ici, lui soufflai-je à l’oreille.
— Peut-être parce
qu’on les a rencontrés comme il faut, répondit-il. À hauteur d’homme. Il
avait raison. Rien ne remplaçait le contact.
Les regards, les
sourires, les mots simples. C’était dans ces moments-là que je sentais que la
monarchie avait encore un sens, pas comme un trône au-dessus du peuple, mais
comme un pont au milieu de lui.
***LATRP***
Première ville en
Wallonie : Wavre – chef-lieu du Brabant wallon, 16 novembre
La foule était joyeuse, presque festive.
Les écoles avaient été libérées pour la matinée, les enfants agitaient des
drapeaux, les commerçants offraient du sucre d’orge et du sirop d’érable sur
les stands du marché de Noël.
L’ambiance fut décontractée, pleine de
bonne humeur. Après un passage à l’hôtel de ville, le bourgmestre nous entraîna
sur la place.
— Et maintenant, Majesté, il est de
tradition que les nouveaux venus caressent la Maca. Nous annonça le
bourgmestre. Pour la chance, bien sûr.
Edward fronça les sourcils, légèrement
perplexe.
— La Maca ? demanda-t-il.
Je souris.
— Une coutume bien de chez nous, lui
répondis-je. Je crois que tu vas adorer.
Devant nous, une petite statue de bronze
grimpe un muret.
Le bourgmestre se tourna vers nous,
cérémonieux.
— Majesté, Sire, si vous voulez bien...
Je me tournai vers Édouard avec un petit
sourire en coin.
— On va vraiment faire ça ?
demanda-t-il.
— Le peuple le réclame,
répondis-je, mi-amusée, mi-résignée.
Sous les acclamations amusées, nous nous
approchâmes. Je passai la première, me penchai et touchai les fesses polies de
la Maca. Edward suivit, un peu rouge mais de bonne grâce.
— Voilà, dit le bourgmestre en
riant. Maintenant, la chance est avec vous.
La photo fit le tour du pays.
Je poursuivis ce jour-là
avec un plaisir sincère. L’accueil chaleureux de Wavre m’avait touchée, et la
légèreté du moment avec la Maca m’avait laissé un sourire au cœur. La suite du
programme nous mena à un hommage au parc communal, au pied des arbres flamboyants
d’automne.
Je portais ce jour-là une
tenue que j’avais choisie avec soin, consciente du symbole : une cape rouge
éclatante à large nœud noué au col, fluide et théâtrale, assortie à un élégant
chapeau à larges bords de la même teinte. Le rouge — couleur du courage, de la
chaleur, de la présence — me semblait convenir à merveille à l’esprit de cette
journée. Ma pochette était de cuir fin, assortis, et j’avais relevé mes cheveux
dans des boucles rétro, soigneusement disciplinées.
Edward, droit et sobre dans
son manteau de laine noir à col fermé, me tenait la main comme pour mieux
m’ancrer dans l’instant. Nous étions debout, côte à côte, devant un petit
podium improvisé, les regards tournés vers un groupe d'enfants qui interprétait
une chanson locale. Les feuilles crissaient sous les pas, et l’air sentait la
cannelle et les marrons grillés.
Je jetai un regard à
Edward. Il observait les enfants avec une attention douce, et quand nos regards
se croisèrent, il me sourit, comme pour dire : Oui, c’est ici que je veux être. Alors, sans rien dire, je
resserrai doucement mes doigts autour des siens.
Le titre du Soir : « La Reine
et le roi consort dans la légende de Wavre »
Lundi matin, l’hebdomadaire
Regards sur la
Couronne parut
avec notre photo en couverture. On y voyait Edward, debout à mes côtés, droit
et élégant dans son manteau sombre, le regard porté au loin. Moi, je le
regardais. Un regard franc, tendre, presque émerveillé, que je n'avais pas
prémédité. Il avait été saisi là, au milieu d’une foule et d’un protocole, dans
un instant de vérité simple.
En lettres claires sur fond
écarlate, le titre s’affichait :
« Main dans la
main, le couple royal fait chavirer les cœurs ».
Mais ce n’était pas nos
mains jointes que je fixais. C’était lui. Ce qu’il devenait à mes côtés. Et ce
que, sans bruit, il m’aidait à devenir aussi.
Même la presse flamande
s’en mêla. Ce jour-là, les commentaires furent étonnamment unanimes, presque
bienveillants. Un quotidien du nord titra même en une :
« Warm onthaal
voor koningspaar in Waals Brabant » – ( chaleureux pour le couple royal dans le Brabant
wallon).
Cela suffisait à faire
taire, l’espace d’un instant, les clivages habituels. Et peut-être, pensais-je,
que cela valait déjà comme une victoire.
Mons, le 7 décembre : 7e
joyeuse entrée en province du Hainaut
La Grand-Place était pleine. Une belle
clarté de fin d’automne illuminait les façades. Les cris d’enfants et les voix enthousiastes
résonnaient sous les arcades. L’ambiance était bonne… du moins en apparence.
Ce jour-là, je portai un manteau crème
délicatement cintré à la taille, au col Claudine discret, d’une élégance sobre
mais assumée. La coupe évasée s’arrêtait juste au-dessus du genou, et mes
escarpins beiges allongeaient la silhouette sans jamais dominer. J'avais choisi
un petit bibi rose poudré, orné d’un nœud délicat, que je penchai légèrement
sur le côté. L’ensemble avait quelque chose de classique, presque intemporel —
un équilibre que j’aimais.
Lorsque nous montâmes sur l’estrade, un
conseiller s’approcha discrètement de moi, visiblement embarrassé.
— Majesté… il semble qu’il y ait eu un
problème avec les drapeaux distribués dans la foule.
— Quel genre de problème ? demandai-je
en gardant le sourire.
— Ce sont… des drapeaux wallons,
exclusivement. Quinze cents, apparemment, p
as un seul drapeau belge.
Je gardai mon calme, mais je serrai
légèrement la mâchoire.
« Encore ! » marmonnai-je entre les
dents.
— Encore ? souffla Edward à mon
oreille.
— Ça s’était déjà produit ici, lors de
l’entrée de mes parents, murmurai-je. Ça n’aurait jamais dû se
reproduire.
Nous restâmes impassibles. Pas de
commentaire. Pas de froncement de sourcils. Juste le sourire professionnel.
Nous fîmes d’abord une courte apparition
au balcon de l’hôtel de ville, aux côtés du bourgmestre, où nous saluâmes la
foule, gardant le sourire aussi sincère que possible
Puis vint le moment attendu : la caresse
du petit singe. Le vieux symbole montois, cloué à flanc de mur à l’extérieur du
bâtiment, brillait déjà d’avoir été tant touché.
— Tu veux commencer ? demanda
Edward.
— À toi l’honneur. Je garde le singe
pour la photo, dis-je avec un clin d’œil.
Il caressa doucement la tête du petit
animal en fonte, devant les caméras. Puis je m’approchai à mon tour. Je posai
ma main sur le crâne lisse du singe et fis un vœu muet. Un vœu pour le pays,
malgré tout.
Le photographe capta l’instant. L’image
était belle. Mais dans les journaux du lendemain, ce fut le sujet des drapeaux
qui fit la une.
« Le singe a brillé, les drapeaux
moins », titra La Libre.
Namur, le 14 décembre 2032
Dès notre arrivée, je fus frappée
par la beauté de la ville. Le soleil d’hiver rasait les toits, et partout, les
guirlandes scintillaient. Les rues étaient décorées de lanternes, de sapins et
d’étoiles suspendues. Il faisait froid, mais l’atmosphère était chaleureuse.
Tambours, costumes traditionnels,
fanfares, groupes folkloriques… Namur avait sorti le grand jeu. Tout respirait
la fierté, la fête, l’accueil. La foule était dense et joyeuse, les enfants
emmitouflés agitaient des drapeaux. Les commerçants nous tendirent du vin chaud
et des cougnous. Édouard, qui avait toujours été fasciné par les traditions de
Noël, me murmura :
— On dirait un conte hivernal.
Il ne manque que la neige.
Et il avait raison. Tout semblait
suspendu.
Le bain de foule dura, s’étira,
s’éternisa. Impossible de refuser une main tendue, une parole échappée, un regard
ému. On avança lentement, au rythme des sourires. Le chef du protocole m’indiqua
discrètement qu’on prenait du retard.
Je le regardai, puis je me tournai
vers une vieille dame qui voulait me montrer une photo d’elle, jeune, prise
avec mon grand-père.
— On prendra le temps qu’il
faut, dis-je simplement.
Nous quittâmes Namur avec plus
d’une heure de retard, mais avec le cœur plein.
Dans la voiture, Édouard fut
silencieux un instant, avant de dire, pensif :
— C’est la première fois que je
sens que les gens… nous accueillent vraiment, ensemble. Pas toi la reine et moi
le prince anglais. Juste… nous deux.
Je hochai la tête, les yeux un peu
humides.
Le soir même, une source du Palais
confia à la presse :
« C’était leur visite
préférée. Ils n’ont pas vu le temps passer. »
Et c’était vrai.
Liège, le 20 décembre 2032
L’hiver venait à peine de commencer, mais
ce matin-là, la douceur était inattendue. Le ciel était limpide, un soleil
tiède éclairait les façades de la vieille ville, et on sentait dans l’air
l’impatience des fêtes. Liège était déjà parée : vitrines scintillantes,
marchés de Noël, odeurs de gaufres, de vin chaud, de cannelle. La magie
opérait.
Pour cette journée particulière, j’avais
opté pour un manteau long couleur bordeaux, ajusté à la taille, à double
boutonnage et col en velours. Une broche discrète, en forme de feuille
d’argent, était piquée sur ma poitrine. Je portais des gants assortis, un béret
en velours et une pochette rigide dans les mêmes tons. À mes pieds, des
escarpins en dentelle rouge cerise, ornés de pierres précieuses, apportaient
une touche de fantaisie à l’ensemble. Je me sentais à la fois élégante et
ancrée dans la saison.
Edward me lança un regard en coin, amusé
:
— Tu vas éclipser toutes les décorations
de Noël, me lança-t-il.
Je ris doucement.
— C’est l’idée.
Nous débutâmes la journée par une visite
dans une entreprise à vocation sociale, où des personnes fragilisées
retrouvaient confiance et dignité à travers le travail. L’un des travailleurs
nous tendit une création faite maison : une bougie ornée de deux couronnes
entrelacées.
— Une touche discrète, mais
symbolique, murmura Edward.
— Et pleine de sens, répondis-je en souriant.
Puis nous rejoignîmes le cortège. De part
et d’autre du parcours, entre le palais des prince-évêques et l’hôtel de ville,
une marée humaine nous attendait. Plus de 8000 personnes, disait-on. Et cela se
voyait. Et cela s’entendait.
Les chants s’élevèrent dès notre arrivée.
On cria nos prénoms, on agitait des drapeaux, des pancartes, des branches de
gui. Certains nous souhaitaient « Joyeux Noël » à la volée, d'autres tendaient
des dessins, des cartes.
— Ce n’est plus une joyeuse entrée,
c’est un Noël royal, murmura Edward en souriant.
Je lui pris la main une seconde,
discrètement. Tout cela me bouleversait. Cette ferveur, cette tendresse aussi,
venue de si nombreux visages.
Nous avancions lentement, portés par la
foule, par l’élan. Liège, comme toujours, débordait. Mais cette fois, elle
débordait d’amour.
Le soir, dans les journaux, je lus :
« Sous le soleil d’un hiver doux,
Liège offre un Noël avant l’heure au couple royal. »
Et je me dis que c’était exactement ce qui
c’était passé.
***LATRP***
Pendant quelques jours, nous fîmes une
pause dans le tourbillon des joyeuses entrées. Les fêtes de fin d’année étaient
là, et même l’agenda royal s’inclinait devant cette trêve hivernale. Nous
retrouvâmes le Château de Laeken, enfin paisible, rendu à lui-même.
Le palais était calme, presque désert. Les
couloirs résonnaient autrement lorsqu’ils n’étaient pas pleins de conseillers,
d’agendas, de chuchotements politiques. Pour une fois, Bruxelles nous
appartenait.
Dans le salon aux boiseries sombres, la
cheminée crépitait doucement. Les décorations de Noël n’avaient rien
d’ostentatoire : quelques branches de sapin, des bougies, un vieux disque de
jazz en fond. Dehors, la nuit était tombée, mais la neige ne venait toujours
pas.
J’étais enroulée dans un plaid, pieds nus
sur le tapis. Edward revint du petit office installé près des cuisines, deux
tasses fumantes à la main.
— Du chocolat chaud maison, dit-il
fièrement. Avec cannelle et un soupçon de rhum.
— Très royal,
répondis-je en riant.
Il s’assit près de moi et m’attira
doucement contre lui. Le silence était confortable.
— Tes parents ne te manquent pas trop ?
demandai-je après un moment.
Il secoua la tête. Puis il hésita.
— Si. Un peu. Mais… j’avais besoin de
vivre ça ici avec toi. Pas en spectateur à Sandringham. C’est notre vie,
maintenant.
Je le regardai, un peu surprise par la
gravité de sa voix. Il posa sa main sur la mienne.
— Tu sais, il n’y a rien de plus
étrange que de se sentir à la bonne place, même quand tout est nouveau. C’est
comme si… mon centre de gravité avait changé.
Je ne répondis rien. J’avais juste envie
qu’il me serre un peu plus fort. Alors je me penchai, et je l’embrassai.
Longtemps. Sans mots.
Le feu crépitait. Le chocolat
refroidissait. Et le monde, pour quelques heures, s’arrêta.
Le soir du 24 décembre,
le château le château était silencieux. Il n’y avait plus que nous, les
lumières tamisées, le feu qui crépitait encore dans la cheminée. Tout semblait
figé dans une chaleur douce, comme si le monde entier retenait son souffle pour
nous regarder.
Je me tenais devant la
fenêtre ; la nuit noire reflétait mon visage dans la vitre. J’entendis ses pas
derrière moi. Il ne dit rien, mais je le sentis. Sa présence me traversait la
peau, me faisait frissonner.
Ses mains se posèrent sur
mes hanches. Son torse, chaud, s’appuya doucement contre mon dos. Il glissa ses
lèvres dans mon cou, là où ma peau était fine, vulnérable. Je penchai la tête,
frémissante. Je le désirais déjà, profondément.
Je me retournai
lentement. Nos regards se croisèrent, et je n’y vis aucune hésitation. Il me
dévorait des yeux. Ses mains vinrent chercher les boutons de ma chemise de
nuit. Il les ouvrit un à un, lentement, comme s’il voulait savourer chaque
seconde. Je sentis l’air plus frais sur ma peau, puis la chaleur de ses paumes.
Il m’effleurait, me découvrait.
Je l’aidai à ôter sa
chemise. Je voulais sentir sa peau contre la mienne, sa chaleur, son poids, sa
force. Il m’emporta vers le lit. Nous tombâmes ensemble, sans violence, mais
avec cette hâte fébrile propre aux amants trop longtemps retenus.
Nos baisers devinrent
plus profonds, plus affamés. Nos corps s’enlacèrent, s’agrippèrent. Il glissa
ses mains partout, me fit haleter, soupirer. Il savait où appuyer, où
s’attarder, comme si mon corps lui appartenait depuis toujours.
Je le renversai, le
chevauchai. Je voulais le guider, l’emmener avec moi dans cette fièvre. Il posa
ses mains sur mes hanches, se laissa faire, la tête rejetée en arrière. Je le
contemplai ainsi, vulnérable, abandonné, et je fus prise d’un élan presque sauvage.
Je me penchai, mes seins frôlèrent sa peau, mes lèvres parcoururent sa bouche,
son cou, sa poitrine, jusqu’à ce qu’il me reprenne, haletant, plus ardent
encore.
Quand il entra en moi, ce
fut lent, profond. Je m’arquai, je m’ouvris à lui. Nos corps s’épousèrent avec
une justesse troublante. Il accéléra, ralentit, reprit plus fort. Je
m’accrochai à lui, à ses épaules, à son dos. Je me perdis dans ses mouvements,
dans son souffle.
Les soupirs devinrent des
râles, les gestes plus pressés, les murmures plus fébriles. Je le suppliai de
ne pas s’arrêter, je ris, je tremblai. Il ne fut plus prince, ni roi consort.
Il fut mien, entièrement.
Lorsque l’orgasme
m’emporta, je criai son nom, la tête enfouie contre son cou. Il me rejoignit
dans un gémissement rauque, les bras serrés autour de moi comme s’il avait peur
de me perdre.
Nous restâmes là
longtemps, collés l’un à l’autre, encore tremblants, encore pleins de nous.
— Joyeux Noël,
murmura-t-il, encore en moi.
Je ris doucement et
l’embrassai.
— Je crois que tu
viens de m’offrir le plus beau des cadeaux.
Il neigeait depuis la
veille. De gros flocons silencieux recouvraient les toits, les arbres, les
trottoirs. Le palais semblait encore plus feutré qu’à l’ordinaire. Nous avions
refusé toute réception officielle ce soir-là. Pas de dîners, pas de champagne protocolaire,
pas de caméras. Juste lui et moi. Une dernière soirée d’anonymat avant de
replonger dans le tourbillon royal.
Dans le grand salon
privé, un feu brûlait doucement. J’avais enfilé un pull à lui, bien trop grand,
que je remontais sans cesse sur mes épaules nues. Edward était allongé sur le
tapis, une coupe à la main, contemplant les flammes. Il m’observait en silence
lorsque je vins m’asseoir près de lui.
— Tu réalises ?
demanda-t-il doucement. Dans quelques heures, ce sera notre première nouvelle
année en tant que reine et roi.
Je souris. J’attrapai sa
main. Elle était chaude, rassurante.
— On dirait un rêve.
Un rêve fou, parfois. J’ai encore l’impression qu’on va me réveiller à tout
moment pour me dire : « ce n’est pas à toi, Bella ».
— C’est à toi. Tu
n’imagines pas comme c’est à toi.
Il me tira contre lui,
m’enveloppa dans ses bras. Mon dos contre son torse, sa joue dans mes cheveux.
— Tu sais,
murmura-t-il. J’ai pensé à mes parents, un peu, ce matin, pas avec
tristesse. Juste… comme une évidence : c’est ici que je dois être.
Je tournai la tête vers
lui.
— Tu ne regrettes rien
?
— Pas une seconde. Je n’aurais
échangé cette vie contre rien d’autre. Sauf si tu n’en faisais pas partie.
Je le regardai
longuement. Dans ses yeux, il y avait tant de certitude, tant de paix. Une paix
que moi, l’héritière toujours pressée, j’enviais parfois.
— Je ne suis pas très
douée pour les bonnes résolutions, dis-je. Mais…
— Mais ?
— Je promets d’essayer,
de me laisser porter un peu plus, d’arrêter de croire que je devais tout
maîtriser.
Il hocha la tête
doucement.
— Et moi, je te promets
de toujours être ton port d’attache. Même quand le vent tourne, surtout quand
il tourne.
Nous restâmes là, serrés
l’un contre l’autre, jusqu’à minuit. Quand les cloches de la ville sonnèrent au
loin, je l’embrassai. Longuement. Tendrement. Et dans ce baiser, il y avait
tout ce qu’on ne disait pas : l’amour, le courage, la peur aussi… et cette
intuition, fugace mais intense, que l’année qui venait allait tout bouleverser.
***LATRP***

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