lundi 26 mai 2025

Chapitre 29 : Premiers pas d'une reine

 21 juillet 2032

Le Palais Royal était empli d’une lumière douce et dorée, tandis que nous gravissions les dernières marches menant au balcon. À mes côtés, Edward marchait avec assurance, mais je percevais son excitation contenue, semblable à la mienne.

Lorsque nous franchîmes les portes, un océan de visages s’étendit devant nous. La foule était immense, les applaudissements fusèrent, et je distinguai clairement les acclamations :

« Isabella ! » « Vive la reine Isabella ! »

Je levai la main, un sourire sincère illuminant mon visage. Edward m’imita, saluant la foule avec la même chaleur. Le cœur battant, je ressentais cette énergie collective, cette joie partagée.

Le peuple belge était là, rassemblé, heureux. Cette communion me donna une force nouvelle. Là, à cet instant précis, je sus que nous entamions ensemble un nouveau chapitre.

Et ce chapitre, nous allions l’écrire, main dans la main.

L’après-midi, nous nous rendîmes à la Place des Palais pour assister au traditionnel défilé militaire de la fête nationale. C’était la première fois que je m’y trouvais en tant que reine. Edward se tenait à mes côtés, élégant et souriant, partageant ce moment chargé d’émotion.

Les rangs de soldats défilèrent avec précision et fierté sous nos yeux. Les avions traversèrent le ciel dans un ballet aérien impressionnant. Le public applaudit, les drapeaux flottaient dans la brise. Je ressentais la force de notre nation, son unité, son histoire et son avenir.

Le soir venu, le palais s’anima pour le bal donné en mon honneur. Après un rapide passage dans mes appartements, je me changeai et revêtis une robe digne d’une reine.

En entrant dans la grande salle, je sentis tous les regards se tourner vers moi, mais c’est avec sérénité et gratitude que je me laissai porter par la musique et la fête, entourée de ceux qui partageaient ce moment unique.

Je portais une robe de style princesse, longue et ample, dont le blanc cassé délicat était parsemé de broderies bleu-gris, ornées de paillettes capturant chaque reflet de lumière. Le tissu semblait presque vivant sous les lustres du palais, fluide et majestueux.

Autour de mon cou scintillait un collier assorti, composé de perles fines et de diamants étincelants, complété par un bracelet délicat et des boucles d’oreilles pendantes assortis qui dansaient doucement à chacun de mes mouvements.

Mais c’était le diadème des Neuf Provinces, que je portais sur la tête, qui couronnait ma tenue. Dans sa version complète, il mêlait harmonieusement l’or fin, l’argent et des pierres précieuses aux couleurs des provinces historiques. Chaque province y était représentée par un motif finement ciselé et serti, symbolisant l’unité et la diversité du royaume. Ce diadème, chargé d’histoire et de symboles, me rappelait l’immense responsabilité qui m’incombait, mais aussi la fierté d’être la première reine de Belgique.

La salle scintillait de mille feux. Lustres de cristal, robes éclatantes, conversations feutrées. J’eus l’impression de flotter, encore portée par l’émotion de la journée. Mon premier jour en tant que reine.

Je m’éloignai un instant de mes ministres pour reprendre mon souffle. Et ce fut là que je le vis. Edward, adossé près d’un pilier, une coupe de champagne à la main, l’air un peu perdu dans ses pensées.

Je m’approchai sans bruit.

Tu t’ennuies ? lui demandai-je.

Il sursauta légèrement, puis sourit.

— Non, je t’observais. C’est différent.

Et qu’est-ce que tu vois ?

Il me regarda, vraiment. Pas comme les autres, pas comme ceux qui me voyaient comme un titre, un costume, une couronne. Il voyait… moi.

Je vois une femme qui venait de conquérir un pays sans tirer une seule balle, murmura-t-il. Je vois la grâce sous pression, la force dans l’élégance. Et je me demandais comment j’avais eu la chance qu’elle me choisisse.

Mon cœur se serra.

Edward…

Je tendis la main. Il la prit immédiatement. Ses doigts étaient chauds, familiers. Il m’attira doucement contre lui, comme s’il craignait que je m’effondre d’un instant à l’autre.

Tu tiens bon, murmura-t-il à mon oreille. Mais je sais que tu as peur.

Je fermai les yeux.

J’avais peur de ne pas être à la hauteur, de ce que j’allais perdre en devenant… ça.

Il me serra un peu plus fort.

Alors permets-moi d’être ton ancre. Tu n’as pas besoin d’être reine quand tu es avec moi. Juste Bella. C’est elle que j’aime.

Je relevai les yeux vers lui, et pour la première fois depuis des jours, je respirai vraiment.

Danse avec moi.

Il sourit.

Toujours.

Et nous glissâmes sur la piste, au rythme lent d’un violon, alors que le monde autour de nous s’effaçait un instant. Juste Bella. Juste Edward.

***LATRP***

Dans les jours qui suivirent ma prestation de serment, les symboles du royaume commencèrent à se transformer. La Poste belge émit un nouveau timbre commémoratif à mon effigie. J’y apparaissais en robe-cape bleu pâle brodée d’argent, la tête sertie du diadème des 9 provinces, un sourire figé sur les lèvres, l’écharpe bleue et noire de l’ordre de Léopold glissant sur mon épaule. Voir mon visage ainsi reproduit, prêt à voyager d’une lettre à l’autre à travers le pays et le monde me troubla plus que je ne l’aurais cru. Je n’étais plus seulement une personne, j’étais devenue une image, un symbole.

Partout, les institutions publiques remplaçaient les anciens portraits royaux de mes parents par le nouveau portrait officiel d’Edward et moi. Nous y posions debout, dans la grande galerie du palais, inondée de lumière. Je portais une robe longue couleur prune, à manches de tulle brodé, ma tiare sur les cheveux et l’écharpe amarante de l’ordre national. Edward, en uniforme de cérémonie noir rehaussé de dorures, portait la même écharpe nouée sur le côté, ainsi que ses insignes militaires britanniques et honorifiques belges. Nos regards étaient francs, nos postures droites, solennelles mais complices. Ce portrait, que nous avions choisi ensemble, me semblait à la fois irréel et profondément intime. Il apparaissait désormais dans les mairies, les tribunaux, les ambassades, les écoles. Nous étions devenus, aux yeux du monde, le visage de la monarchie belge.

***LATRP***

Les semaines passèrent, denses et silencieuses. Le palais, tout en dorures et en protocoles, devint peu à peu notre terrain d’entente, notre camp de base. Les devoirs s’enchaînaient, les regards s’aiguisèrent. Je m’exerçais à être reine, chaque jour un peu plus. Edward, lui, restait là, discret et solide, l’ancre qu’il avait promis d’être.

Et puis vint septembre, avec ses fanfares et ses drapeaux. Le peuple nous attendait.

Notre première joyeuse entrée approchait.

1e joyeuse entrée : Louvain (Leuven) – chef-lieu du brabant flamand, 3 septembre 2032

La voiture avança lentement sur la Grand-Place, bordée de drapeaux flamands, belges… et de quelques banderoles criardes qu’on aurait préféré ne pas voir. La foule était là, dense, curieuse, mais moins expressive qu’à Bruxelles, le jour de mon accession au trône. Il y avait des sourires, des applaudissements timides, quelques enfants sur les épaules de leurs parents. Mais rien d’exubérant. Ce n’était pas l’accueil d’une héroïne. C’était celui d’une inconnue qu’on venait juger.

Je portais ce jour-là une élégante blouse ivoire à l’encolure bateau, subtilement structurée, associée à une jupe brodée de motifs floraux noirs et crème, dont les lignes sobres et raffinées contrastaient avec l’intensité de l’instant. Sur ma tête, un bibi en tulle beige irisé, cerclé de noir, reposait légèrement incliné, fixant avec grâce mes boucles relevées. Un choix résolument classique, mais pensé pour incarner la dignité calme que réclamait la situation.

Je serrai le bras d’Edward sans m’en rendre compte. Il baissa les yeux vers moi, un regard tranquille, presque amusé. Il avait remarqué les pancartes aussi, les visages fermés et les slogans griffonnés sur des cartons.

Je redressai le menton.

On ne s’arrête pas, murmurai-je au bourgmestre qui avançait à nos côtés. On continue.

Nous descendîmes du véhicule pour la marche traditionnelle jusqu’à l’hôtel de ville. Les cloches de Saint-Pierre résonnaient au-dessus de nous. Sur la gauche, un petit groupe hurla quelque chose en flamand. Je ne compris pas tout, mais le ton suffisait.

Je ne cillai pas et continuai à marcher.

Une femme me tendit un bouquet, je le pris avec un sourire, la remerciant en néerlandais. Juste après, un petit garçon s’approcha timidement, une feuille pliée en deux dans ses mains. Je m’accroupis à sa hauteur.

Wat is dat? demandai-je doucement. (Qu’est-ce que c’est ?)

Voor u, répondit l’enfant. Het is u… en hem. (Pour vous. C’est vous et lui)

Je dépliai le dessin : un croquis maladroit mais touchant de moi en robe blanche, une couronne sur la tête, et à mes côtés, Édouard, plus grand, avec un nœud papillon.

C’est nous ? demandai-je.

L’enfant hocha la tête fièrement.

Je vais le garder, lui dis-je avec chaleur. Merci, vraiment.

Je me relevai lentement, les genoux un peu raides dans ma robe ajustée.

Derrière moi, les slogans hurlés des flamingants tranchaient avec la douceur du moment, mais je ne tournai même pas la tête.

Je pris la main d’Edward.

On continue ?

Toujours, répond-il, et il serra légèrement ses doigts autour des miens.

Sous les huées de quelques-uns et les applaudissements polis de la plupart, nous avançâmes ensemble vers la grand-place de Louvain. Dignité intacte, gestes mesurés, regards francs.

Le soir même, la presse titrera :

« Stoïcisme royal : La reine Isabella fait taire les cris par le silence »

Et en Une, le dessin de l’enfant, scanné, reproduit et partagé.

***LATRP***

3 semaines plus tard : 2e joyeuse entrée à Anvers

Je ne dormis pas beaucoup la veille. Anvers n’était pas une ville neutre. C’était le bastion du Premier ministre Bart De Wever, figure incontournable du nationalisme flamand, et donc du scepticisme monarchique. L’équipe du palais m’avait préparée à tout : pancartes hostiles, slogans, peut-être même des perturbateurs dans la foule.

Le convoi contourna la cathédrale. Les premières barrières apparurent. Et les premiers cris aussi. Des drapeaux jaunes au lion noir s’agitaient déjà au loin. Je serrai les dents.

Ils sont bien là, murmura mon mari.

Il tourna la tête vers moi.

Ça va aller ?

Je hochais la tête, trop fière pour dire non, trop lucide pour être sereine.

Mais alors que la voiture ralentissait, notre chef de protocole glissa un mot depuis l’avant :

Majesté, nous avons quelques minutes d’avance. Voulez-vous… tenter un bain de foule ?

Je tournai la tête vers Edward. Il me fixait. Et sans un mot, il ouvrit sa portière.

Je le suivis.

J’étais vêtue d’un élégant ensemble aux tons sobres, parfaitement choisi pour l’occasion : une robe droite gris anthracite, épousant la ligne de mes jambes sans en faire trop, et une cape légère couleur sable, drapée avec soin sur mes épaules. J’avais attaché mes cheveux en un chignon sobre, un maquillage discret soulignait mon regard, et mes escarpins assortis claquaient doucement sur les pavés. Rien de tape-à-l’œil, mais chaque détail comptait. Ce genre de journée se lisait aussi dans le tissu et la posture.

Nous traversâmes la chaussée, saluâmes les premières personnes derrière les barrières. Les cris s’estompaient peu à peu. À leur place, des mains se tendirent. Des regards surpris, curieux. Edward se pencha vers une vieille dame qui l’appelait par son prénom. Un homme me parla de sa fille qui rêvait de devenir avocate.

Une jeune femme me lança « Proficiat Majesteit ! » (Félicitations Majesté !), avec une sincérité qui me toucha plus que je ne voulais le montrer.

En quelques minutes, l’atmosphère avait changé. Les journalistes, massés plus loin, mitraillaient la scène.

Le soir même, la presse titra : « La reine brave les cris, répond par des poignées de main » Et un éditorial résuma : « Quand l’intelligence du cœur désarme l’hostilité »

***LATRP***

1er octobre : à Gand – chef-lieu de la Flandre orientale

Le vent était plus doux à Gand. La ville avait gardé son âme bourgeoise et intellectuelle, et cela se sentait. La foule était dense, mais pas agressive. Des drapeaux belges, des ballons, quelques banderoles de bienvenue parsemaient les abords. On applaudissait dès que nous apparûmes sur la place Saint-Bavon.

Ils ont l’air heureux de te voir, dit Édouard en souriant.

De nous voir, je le corrigeai.

Il me regarda, un peu ému.

Nous saluâmes les gens, discutâmes avec des étudiants, des commerçants. À un moment, un enfant demanda à Edward s’il était un vrai prince.

J’étais prince du Royaume-Uni, dit-il en s’agenouillant à sa hauteur. Et maintenant, je suis roi consort de Belgique. Un titre, mais surtout un rôle.

L’enfant le fixait, impressionné.

Et tu aimes ça ?

Beaucoup. Parce que je le fais avec elle.

Il me jeta un regard complice. Je lui répondis d’un sourire.

***LATRP***

15 octobre à Bruges- chef-lieu de la Flandre occidentale

Bruges était une carte postale, un décor parfait.

Et pour une fois, tout semblait aussi paisible que l’image. Il faisait beau, les cloches sonnèrent à notre arrivée. Dans les rues pavées, les habitants nous accueillirent comme s’ils avaient attendu ce moment depuis toujours.

Moins de formalisme, plus de sourires. À la sortie de l’hôtel de ville, une petite fanfare joua un air populaire.

Ce jour-là, j’avais choisi de porter un tailleur bleu nuit, brodé de petites étoiles blanches. La veste cintrée soulignait ma silhouette sans rigidité, et la jupe, longue et souple, glissait sur les pavés à chacun de mes pas. J’avais ajouté un large chapeau violet, incliné sur le côté, qui donnait à l’ensemble une touche de caractère. Je voyais bien les regards que cela suscitait, les sourires complices, les appareils photo qui se levaient.

Edward me tendit la main et improvisa quelques pas avec moi. Rires dans la foule. Des téléphones capturaient l’instant.

Tu sais que tu es en train de conquérir le pays ? me murmura-t-il.

Non, répondis-je. C’est nous qui le faisons.

***LATRP***

Dernière ville flamande à Hasselt – chef-lieu du Limbourg, le 5 novembre

Le ciel était clair et l’air sentait déjà l’automne. Hasselt nous accueillit avec chaleur.

Le centre-ville avait été décoré de banderoles colorées, et la foule, compacte, souriait dès notre arrivée. Ici, pas de slogans hostiles, pas de tensions. Juste une atmosphère paisible, bienveillante. Les gens agitaient des petits drapeaux, parfois même des écharpes aux couleurs de la province.

Beaucoup nous interpellaient par nos prénoms.

Isabella ! Edward ! Welkom in Limburg !

Un monsieur âgé m’offrit un pot de sirop de poires en expliquant, fier, que c’était la spécialité locale. Je ris, touchai son bras, le remerciai sincèrement. Edward parla longuement avec un couple d’instituteurs qui l’invitèrent à visiter leur école.

On dirait que les gens nous ont adoptés ici, lui soufflai-je à l’oreille.

Peut-être parce qu’on les a rencontrés comme il faut, répondit-il. À hauteur d’homme. Il avait raison. Rien ne remplaçait le contact.

Les regards, les sourires, les mots simples. C’était dans ces moments-là que je sentais que la monarchie avait encore un sens, pas comme un trône au-dessus du peuple, mais comme un pont au milieu de lui.

***LATRP***

Première ville en Wallonie : Wavre – chef-lieu du Brabant wallon, 16 novembre

La foule était joyeuse, presque festive. Les écoles avaient été libérées pour la matinée, les enfants agitaient des drapeaux, les commerçants offraient du sucre d’orge et du sirop d’érable sur les stands du marché de Noël.

L’ambiance fut décontractée, pleine de bonne humeur. Après un passage à l’hôtel de ville, le bourgmestre nous entraîna sur la place.

Et maintenant, Majesté, il est de tradition que les nouveaux venus caressent la Maca. Nous annonça le bourgmestre. Pour la chance, bien sûr.

Edward fronça les sourcils, légèrement perplexe.

La Maca ? demanda-t-il.

Je souris.

Une coutume bien de chez nous, lui répondis-je. Je crois que tu vas adorer.

Devant nous, une petite statue de bronze grimpe un muret.

Le bourgmestre se tourna vers nous, cérémonieux.

Majesté, Sire, si vous voulez bien...

Je me tournai vers Édouard avec un petit sourire en coin.

On va vraiment faire ça ? demanda-t-il.

Le peuple le réclame, répondis-je, mi-amusée, mi-résignée.

Sous les acclamations amusées, nous nous approchâmes. Je passai la première, me penchai et touchai les fesses polies de la Maca. Edward suivit, un peu rouge mais de bonne grâce.

Voilà, dit le bourgmestre en riant. Maintenant, la chance est avec vous.

La photo fit le tour du pays.

Je poursuivis ce jour-là avec un plaisir sincère. L’accueil chaleureux de Wavre m’avait touchée, et la légèreté du moment avec la Maca m’avait laissé un sourire au cœur. La suite du programme nous mena à un hommage au parc communal, au pied des arbres flamboyants d’automne.

Je portais ce jour-là une tenue que j’avais choisie avec soin, consciente du symbole : une cape rouge éclatante à large nœud noué au col, fluide et théâtrale, assortie à un élégant chapeau à larges bords de la même teinte. Le rouge — couleur du courage, de la chaleur, de la présence — me semblait convenir à merveille à l’esprit de cette journée. Ma pochette était de cuir fin, assortis, et j’avais relevé mes cheveux dans des boucles rétro, soigneusement disciplinées.

Edward, droit et sobre dans son manteau de laine noir à col fermé, me tenait la main comme pour mieux m’ancrer dans l’instant. Nous étions debout, côte à côte, devant un petit podium improvisé, les regards tournés vers un groupe d'enfants qui interprétait une chanson locale. Les feuilles crissaient sous les pas, et l’air sentait la cannelle et les marrons grillés.

Je jetai un regard à Edward. Il observait les enfants avec une attention douce, et quand nos regards se croisèrent, il me sourit, comme pour dire : Oui, c’est ici que je veux être. Alors, sans rien dire, je resserrai doucement mes doigts autour des siens.

Le titre du Soir : « La Reine et le roi consort dans la légende de Wavre »

Lundi matin, l’hebdomadaire Regards sur la Couronne parut avec notre photo en couverture. On y voyait Edward, debout à mes côtés, droit et élégant dans son manteau sombre, le regard porté au loin. Moi, je le regardais. Un regard franc, tendre, presque émerveillé, que je n'avais pas prémédité. Il avait été saisi là, au milieu d’une foule et d’un protocole, dans un instant de vérité simple.

En lettres claires sur fond écarlate, le titre s’affichait :
« Main dans la main, le couple royal fait chavirer les cœurs ».

Mais ce n’était pas nos mains jointes que je fixais. C’était lui. Ce qu’il devenait à mes côtés. Et ce que, sans bruit, il m’aidait à devenir aussi.

Même la presse flamande s’en mêla. Ce jour-là, les commentaires furent étonnamment unanimes, presque bienveillants. Un quotidien du nord titra même en une :
« Warm onthaal voor koningspaar in Waals Brabant »( chaleureux pour le couple royal dans le Brabant wallon).

Cela suffisait à faire taire, l’espace d’un instant, les clivages habituels. Et peut-être, pensais-je, que cela valait déjà comme une victoire.

 

***LATRP***

Mons, le 7 décembre : 7e joyeuse entrée en province du Hainaut

La Grand-Place était pleine. Une belle clarté de fin d’automne illuminait les façades. Les cris d’enfants et les voix enthousiastes résonnaient sous les arcades. L’ambiance était bonne… du moins en apparence.

Ce jour-là, je portai un manteau crème délicatement cintré à la taille, au col Claudine discret, d’une élégance sobre mais assumée. La coupe évasée s’arrêtait juste au-dessus du genou, et mes escarpins beiges allongeaient la silhouette sans jamais dominer. J'avais choisi un petit bibi rose poudré, orné d’un nœud délicat, que je penchai légèrement sur le côté. L’ensemble avait quelque chose de classique, presque intemporel — un équilibre que j’aimais.

Lorsque nous montâmes sur l’estrade, un conseiller s’approcha discrètement de moi, visiblement embarrassé.

Majesté… il semble qu’il y ait eu un problème avec les drapeaux distribués dans la foule.

Quel genre de problème ? demandai-je en gardant le sourire.

Ce sont… des drapeaux wallons, exclusivement. Quinze cents, apparemment, p

as un seul drapeau belge.

Je gardai mon calme, mais je serrai légèrement la mâchoire.

« Encore ! » marmonnai-je entre les dents.

Encore ? souffla Edward à mon oreille.

Ça s’était déjà produit ici, lors de l’entrée de mes parents, murmurai-je. Ça n’aurait jamais dû se reproduire.

Nous restâmes impassibles. Pas de commentaire. Pas de froncement de sourcils. Juste le sourire professionnel.

Nous fîmes d’abord une courte apparition au balcon de l’hôtel de ville, aux côtés du bourgmestre, où nous saluâmes la foule, gardant le sourire aussi sincère que possible

Puis vint le moment attendu : la caresse du petit singe. Le vieux symbole montois, cloué à flanc de mur à l’extérieur du bâtiment, brillait déjà d’avoir été tant touché.

Tu veux commencer ? demanda Edward.

À toi l’honneur. Je garde le singe pour la photo, dis-je avec un clin d’œil.

Il caressa doucement la tête du petit animal en fonte, devant les caméras. Puis je m’approchai à mon tour. Je posai ma main sur le crâne lisse du singe et fis un vœu muet. Un vœu pour le pays, malgré tout.

Le photographe capta l’instant. L’image était belle. Mais dans les journaux du lendemain, ce fut le sujet des drapeaux qui fit la une.

« Le singe a brillé, les drapeaux moins », titra La Libre.

***LATRP***

Namur, le 14 décembre 2032

Dès notre arrivée, je fus frappée par la beauté de la ville. Le soleil d’hiver rasait les toits, et partout, les guirlandes scintillaient. Les rues étaient décorées de lanternes, de sapins et d’étoiles suspendues. Il faisait froid, mais l’atmosphère était chaleureuse.

Tambours, costumes traditionnels, fanfares, groupes folkloriques… Namur avait sorti le grand jeu. Tout respirait la fierté, la fête, l’accueil. La foule était dense et joyeuse, les enfants emmitouflés agitaient des drapeaux. Les commerçants nous tendirent du vin chaud et des cougnous. Édouard, qui avait toujours été fasciné par les traditions de Noël, me murmura :

On dirait un conte hivernal. Il ne manque que la neige.

Et il avait raison. Tout semblait suspendu.

Le bain de foule dura, s’étira, s’éternisa. Impossible de refuser une main tendue, une parole échappée, un regard ému. On avança lentement, au rythme des sourires. Le chef du protocole m’indiqua discrètement qu’on prenait du retard.

Je le regardai, puis je me tournai vers une vieille dame qui voulait me montrer une photo d’elle, jeune, prise avec mon grand-père.

On prendra le temps qu’il faut, dis-je simplement.

Nous quittâmes Namur avec plus d’une heure de retard, mais avec le cœur plein.

Dans la voiture, Édouard fut silencieux un instant, avant de dire, pensif :

C’est la première fois que je sens que les gens… nous accueillent vraiment, ensemble. Pas toi la reine et moi le prince anglais. Juste… nous deux.

Je hochai la tête, les yeux un peu humides.

Le soir même, une source du Palais confia à la presse :

« C’était leur visite préférée. Ils n’ont pas vu le temps passer. »

Et c’était vrai.

***LATRP***

Liège, le 20 décembre 2032

L’hiver venait à peine de commencer, mais ce matin-là, la douceur était inattendue. Le ciel était limpide, un soleil tiède éclairait les façades de la vieille ville, et on sentait dans l’air l’impatience des fêtes. Liège était déjà parée : vitrines scintillantes, marchés de Noël, odeurs de gaufres, de vin chaud, de cannelle. La magie opérait.

Pour cette journée particulière, j’avais opté pour un manteau long couleur bordeaux, ajusté à la taille, à double boutonnage et col en velours. Une broche discrète, en forme de feuille d’argent, était piquée sur ma poitrine. Je portais des gants assortis, un béret en velours et une pochette rigide dans les mêmes tons. À mes pieds, des escarpins en dentelle rouge cerise, ornés de pierres précieuses, apportaient une touche de fantaisie à l’ensemble. Je me sentais à la fois élégante et ancrée dans la saison.

Edward me lança un regard en coin, amusé :

Tu vas éclipser toutes les décorations de Noël, me lança-t-il.

Je ris doucement.

C’est l’idée.

Nous débutâmes la journée par une visite dans une entreprise à vocation sociale, où des personnes fragilisées retrouvaient confiance et dignité à travers le travail. L’un des travailleurs nous tendit une création faite maison : une bougie ornée de deux couronnes entrelacées.

Une touche discrète, mais symbolique, murmura Edward.
Et pleine de sens, répondis-je en souriant.

Puis nous rejoignîmes le cortège. De part et d’autre du parcours, entre le palais des prince-évêques et l’hôtel de ville, une marée humaine nous attendait. Plus de 8000 personnes, disait-on. Et cela se voyait. Et cela s’entendait.

Les chants s’élevèrent dès notre arrivée. On cria nos prénoms, on agitait des drapeaux, des pancartes, des branches de gui. Certains nous souhaitaient « Joyeux Noël » à la volée, d'autres tendaient des dessins, des cartes.

Ce n’est plus une joyeuse entrée, c’est un Noël royal, murmura Edward en souriant.

Je lui pris la main une seconde, discrètement. Tout cela me bouleversait. Cette ferveur, cette tendresse aussi, venue de si nombreux visages.

Nous avancions lentement, portés par la foule, par l’élan. Liège, comme toujours, débordait. Mais cette fois, elle débordait d’amour.

Le soir, dans les journaux, je lus :

« Sous le soleil d’un hiver doux, Liège offre un Noël avant l’heure au couple royal. »

Et je me dis que c’était exactement ce qui c’était passé.

***LATRP***

Pendant quelques jours, nous fîmes une pause dans le tourbillon des joyeuses entrées. Les fêtes de fin d’année étaient là, et même l’agenda royal s’inclinait devant cette trêve hivernale. Nous retrouvâmes le Château de Laeken, enfin paisible, rendu à lui-même.

Le palais était calme, presque désert. Les couloirs résonnaient autrement lorsqu’ils n’étaient pas pleins de conseillers, d’agendas, de chuchotements politiques. Pour une fois, Bruxelles nous appartenait.

Dans le salon aux boiseries sombres, la cheminée crépitait doucement. Les décorations de Noël n’avaient rien d’ostentatoire : quelques branches de sapin, des bougies, un vieux disque de jazz en fond. Dehors, la nuit était tombée, mais la neige ne venait toujours pas.

J’étais enroulée dans un plaid, pieds nus sur le tapis. Edward revint du petit office installé près des cuisines, deux tasses fumantes à la main.

Du chocolat chaud maison, dit-il fièrement. Avec cannelle et un soupçon de rhum.

— Très royal, répondis-je en riant.

Il s’assit près de moi et m’attira doucement contre lui. Le silence était confortable.

Tes parents ne te manquent pas trop ? demandai-je après un moment.

Il secoua la tête. Puis il hésita.

Si. Un peu. Mais… j’avais besoin de vivre ça ici avec toi. Pas en spectateur à Sandringham. C’est notre vie, maintenant.

Je le regardai, un peu surprise par la gravité de sa voix. Il posa sa main sur la mienne.

Tu sais, il n’y a rien de plus étrange que de se sentir à la bonne place, même quand tout est nouveau. C’est comme si… mon centre de gravité avait changé.

Je ne répondis rien. J’avais juste envie qu’il me serre un peu plus fort. Alors je me penchai, et je l’embrassai. Longtemps. Sans mots.

Le feu crépitait. Le chocolat refroidissait. Et le monde, pour quelques heures, s’arrêta.

Le soir du 24 décembre, le château le château était silencieux. Il n’y avait plus que nous, les lumières tamisées, le feu qui crépitait encore dans la cheminée. Tout semblait figé dans une chaleur douce, comme si le monde entier retenait son souffle pour nous regarder.

Je me tenais devant la fenêtre ; la nuit noire reflétait mon visage dans la vitre. J’entendis ses pas derrière moi. Il ne dit rien, mais je le sentis. Sa présence me traversait la peau, me faisait frissonner.

Ses mains se posèrent sur mes hanches. Son torse, chaud, s’appuya doucement contre mon dos. Il glissa ses lèvres dans mon cou, là où ma peau était fine, vulnérable. Je penchai la tête, frémissante. Je le désirais déjà, profondément.

Je me retournai lentement. Nos regards se croisèrent, et je n’y vis aucune hésitation. Il me dévorait des yeux. Ses mains vinrent chercher les boutons de ma chemise de nuit. Il les ouvrit un à un, lentement, comme s’il voulait savourer chaque seconde. Je sentis l’air plus frais sur ma peau, puis la chaleur de ses paumes. Il m’effleurait, me découvrait.

Je l’aidai à ôter sa chemise. Je voulais sentir sa peau contre la mienne, sa chaleur, son poids, sa force. Il m’emporta vers le lit. Nous tombâmes ensemble, sans violence, mais avec cette hâte fébrile propre aux amants trop longtemps retenus.

Nos baisers devinrent plus profonds, plus affamés. Nos corps s’enlacèrent, s’agrippèrent. Il glissa ses mains partout, me fit haleter, soupirer. Il savait où appuyer, où s’attarder, comme si mon corps lui appartenait depuis toujours.

Je le renversai, le chevauchai. Je voulais le guider, l’emmener avec moi dans cette fièvre. Il posa ses mains sur mes hanches, se laissa faire, la tête rejetée en arrière. Je le contemplai ainsi, vulnérable, abandonné, et je fus prise d’un élan presque sauvage. Je me penchai, mes seins frôlèrent sa peau, mes lèvres parcoururent sa bouche, son cou, sa poitrine, jusqu’à ce qu’il me reprenne, haletant, plus ardent encore.

Quand il entra en moi, ce fut lent, profond. Je m’arquai, je m’ouvris à lui. Nos corps s’épousèrent avec une justesse troublante. Il accéléra, ralentit, reprit plus fort. Je m’accrochai à lui, à ses épaules, à son dos. Je me perdis dans ses mouvements, dans son souffle.

Les soupirs devinrent des râles, les gestes plus pressés, les murmures plus fébriles. Je le suppliai de ne pas s’arrêter, je ris, je tremblai. Il ne fut plus prince, ni roi consort. Il fut mien, entièrement.

Lorsque l’orgasme m’emporta, je criai son nom, la tête enfouie contre son cou. Il me rejoignit dans un gémissement rauque, les bras serrés autour de moi comme s’il avait peur de me perdre.

Nous restâmes là longtemps, collés l’un à l’autre, encore tremblants, encore pleins de nous.

Joyeux Noël, murmura-t-il, encore en moi.

Je ris doucement et l’embrassai.

Je crois que tu viens de m’offrir le plus beau des cadeaux.

Il neigeait depuis la veille. De gros flocons silencieux recouvraient les toits, les arbres, les trottoirs. Le palais semblait encore plus feutré qu’à l’ordinaire. Nous avions refusé toute réception officielle ce soir-là. Pas de dîners, pas de champagne protocolaire, pas de caméras. Juste lui et moi. Une dernière soirée d’anonymat avant de replonger dans le tourbillon royal.

Dans le grand salon privé, un feu brûlait doucement. J’avais enfilé un pull à lui, bien trop grand, que je remontais sans cesse sur mes épaules nues. Edward était allongé sur le tapis, une coupe à la main, contemplant les flammes. Il m’observait en silence lorsque je vins m’asseoir près de lui.

Tu réalises ? demanda-t-il doucement. Dans quelques heures, ce sera notre première nouvelle année en tant que reine et roi.

Je souris. J’attrapai sa main. Elle était chaude, rassurante.

On dirait un rêve. Un rêve fou, parfois. J’ai encore l’impression qu’on va me réveiller à tout moment pour me dire : « ce n’est pas à toi, Bella ».

C’est à toi. Tu n’imagines pas comme c’est à toi.

Il me tira contre lui, m’enveloppa dans ses bras. Mon dos contre son torse, sa joue dans mes cheveux.

Tu sais, murmura-t-il. J’ai pensé à mes parents, un peu, ce matin, pas avec tristesse. Juste… comme une évidence : c’est ici que je dois être.

Je tournai la tête vers lui.

Tu ne regrettes rien ?

Pas une seconde. Je n’aurais échangé cette vie contre rien d’autre. Sauf si tu n’en faisais pas partie.

Je le regardai longuement. Dans ses yeux, il y avait tant de certitude, tant de paix. Une paix que moi, l’héritière toujours pressée, j’enviais parfois.

Je ne suis pas très douée pour les bonnes résolutions, dis-je. Mais…

Mais ?

Je promets d’essayer, de me laisser porter un peu plus, d’arrêter de croire que je devais tout maîtriser.

Il hocha la tête doucement.

Et moi, je te promets de toujours être ton port d’attache. Même quand le vent tourne, surtout quand il tourne.

Nous restâmes là, serrés l’un contre l’autre, jusqu’à minuit. Quand les cloches de la ville sonnèrent au loin, je l’embrassai. Longuement. Tendrement. Et dans ce baiser, il y avait tout ce qu’on ne disait pas : l’amour, le courage, la peur aussi… et cette intuition, fugace mais intense, que l’année qui venait allait tout bouleverser.

***LATRP***

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Épilogue : 20 ans + tard

Vingt-et-un ans déjà que je prêtai serment devant la Nation. Vingt-et-un ans que je devins Reine des Belges. C’était presque irréel, parfois...