Fin février 2032
Ce fut entre deux rendez-vous, un matin pluvieux, que
mon père me rattrapa au vol dans le couloir du Palais. Il referma la porte de
son bureau derrière moi, d’un geste discret, presque complice.
— Tu as une minute ? me demande-t-il en
consultant distraitement une pile de dossiers.
J’hésitai, puis j’entrai. Il fit signe vers le
fauteuil en face du sien. Je m’assis droite, les mains sur les genoux, comme si
j’étais encore une enfant convoquée pour une bêtise.
— Comment tu te sens ? me demanda-t-il.
Vraiment, Bella.
Je pris une inspiration et cherchai une réponse
acceptable.
— Fatiguée, mais ça va, tentai-je de le
rassurer. Je gère.
Il leva un sourcil, pas dupe.
— Il paraît que tu gères tellement bien que même ton
mari ne te voit plus.
Je me fige. Je n’aime pas quand il parlait d’Edward.
Il y avait toujours un fond d’ironie bienveillante, mais cette fois… c’était
plus grave.
— C’est temporaire,
répondis-je. Il comprend. Je suis juste concentrée, c’est tout.
Il ne dit rien. Et ce silence-là, je le connaissais.
Il attendait que je parle pour de vrai.
Je baissai les yeux. Ma voix fut plus faible que
prévu.
— À Londres… pendant l’anniversaire d’Alice… j’ai
douté, lui avouai-je finalement. Ça m’a pris sans prévenir. Une sorte de
vide, comme si tout ce que je m’efforce de construire pouvait s’écrouler d’un
coup. Et depuis, j’essaie juste de tenir debout.
À nouveau il ne dit rien, puis se mit debout, fit
quelques pas dans la pièce. Quand il se tourna vers moi, son regard était doux
et inquiet aussi.
— Tu sais… J’ai ressenti exactement ça, moi aussi, me
confessa le roi. Avant de monter sur le trône. Et après, parfois.
Il revint s’asseoir.
— Ce doute, il ne te rend pas faible. Il te rend
humaine. Et c’est ce qui fera de toi une bonne reine, Bella.
Je hochai la tête, les yeux brillants, mais je n’arrivais
pas à répondre. Pas tout de suite. J’étais trop soulagée qu’il ait compris ce
que moi-même, je n’arrivais pas à nommer.
Deux semaines s’étaient écoulées depuis notre retour
de Londres. Deux semaines à faire semblant que tout allait bien. Deux semaines
à tenir mon rôle, à sourie, à parler fort pour couvrir le bruit intérieur. Je compris
qu’Edward savait que je fuyais quelque chose. Il ne disait rien, il attendait,
comme toujours.
Ce fut Charlie qui brisa l’équilibre fragile.
Il m’attendit à la fin d’un conseil économique, l’air
sérieux mais détendu, comme s’il préparait un coup.
— Le Premier ministre a validé, m’annonça-t-il.
Tu partiras pour Kinshasa la semaine prochaine.
Je fronce les sourcils.
— Le Congo ? m’étonnai-je.
— Une mission économique. Tu rencontreras des
entrepreneurs, tu visiteras des projets soutenus par la Belgique. C’est
important. Symbolique aussi.
J’acquiesce, déjà en train de calculer les jours, les
vols, les discours à préparer. Mais il ajoute, presque en passant :
— Et cette fois, j’aimerais que tu emmènes Edward.
Je le regarde, interdite.
— Pourquoi ?
Il hausse les épaules, faussement léger.
— Vous êtes mariés, non ? Ce serait bien que
vous passiez un peu de temps ensemble. Et que tu arrêtes de le tenir à distance
comme s’il allait te voler tes secrets.
Je détourne les yeux. Il a touché juste, évidemment.
— Il pourrait être utile, tu sais, reprit-il. Il
parle bien, il écoute encore mieux, et il n’a pas l’air menaçant. Ce genre de
profil plaît beaucoup, surtout dans les contextes sensibles.
Je soupire, secouée mais pas contre l’idée. Au fond,
peut-être que je suis fatiguée de courir dans l’autre sens.
— Très bien, je dirai à Lauren de l’inclure dans le
programme.
— Merci, dit-il simplement.
Et en me levant, je devinai qu’il savait que ce voyage
ne serait pas seulement diplomatique.
***LATRP***
Alors qu’en Belgique, l’hiver touchait à sa fin, ici,
c’était tout l’inverse. Le Congo, ou du moins Kinshasa, vivait les derniers
jours de son été. Mais la vérité, c’était qu’on sentait à peine la différence.
À quelques degrés de l’équateur, la chaleur était constante, moite, presque
étouffante. Elle ne se faisait pas oublier. Elle collait à la peau, s’infiltrait
dans les vêtements, obligeait à ralentir le pas, rien à voir avec la grisaille
de Bruxelles.
La chaleur humide de Kinshasa nous frappa dès
l’ouverture de la porte de l’avion. Elle fut dense, presque vivante. Le tarmac était
inondé de soleil et de sourires. Une délégation nous attendait, drapeaux en
main, robes éclatantes, regards curieux.
Le président congolais nous accueillit avec sa femme,
chaleureusement et sans excès. Derrière eux, une petite foule s’était formée :
des représentants de la communauté belge, des entrepreneurs, quelques enfants
en uniforme scolaire, tenant des bouquets bien trop grands pour eux.
Edward garda cette expression calme et respectueuse
qu’il savait si bien adopter. Moi, je souris autant avec les yeux qu’avec la
bouche. Je sentais que ce voyage comptait plus qu’il n’en avait l’air.
Le cortège nous mena au palais présidentiel, imposant
et coloré. Le président me parle de coopération, de mémoire, d’avenir. Il avait
l’art de ne pas peser ses mots, mais de les rendre doux. Sa femme m’attrapa
doucement la main, comme si elle voulait me rassurer sans me connaître.
Dans l’après-midi, nous visitâmes un hôpital de la
capitale. Les couloirs étaient étroits, les ventilateurs fatiguaient au
plafond. Pourtant, l’endroit respirait l’attention. Les infirmières souriaient
derrière leurs masques, les patients nous saluèrent avec cette retenue digne
qui me bouleversait toujours.
Je me sentais maladroite, à la fois honorée et
inutile. Mais Edward trouva les mots. Il parla avec un père au chevet de sa
fille, il écouta une sage-femme lui expliquer le manque de matériel. Il était
là, présent, et ça suffisait.
Le lendemain, nous quittâmes la ville pour rejoindre
un village un peu éloigné de la capitale. Les routes étaient cabossées, les
paysages défilaient en vert et poussière. À notre arrivée, des chants éclatèrent,
des danses improvisées surgirent sous les manguiers. Des femmes m’entourèrent,
me serrèrent les mains, me parlèrent en swahili que l’on me traduit doucement.
Elles parlaient d’eau, d’école, de ce qu’elles rêvaient pour leurs enfants.
Plus tard, je m’assis dans une salle de classe, simple
et joyeuse, entourée d’enfants curieux. Ils riaient, me posèrent des questions
sur la Belgique, sur les avions, sur mon "grand collier" qui brillait.
Je leur parlai de chez moi, d’où je venais, de ce que je ne savais pas à leur
âge.
Puis Edward nous rejoignit, s’agenouilla à leur
hauteur. Il leur montra une carte, leur parla de Londres, de sa famille, de ce
que c’est de vivre dans un endroit où il neige. Les enfants riaient aux éclats.
Ils l’adoraient déjà.
Et pour la première fois depuis des semaines, je le
regardai vraiment. Et je me demandai pourquoi j’avais eu si peur de lui montrer
mes failles, alors qu’il s’était toujours efforcé de réparer les siennes.
***LATRP***
La mission économique achevée,
nous prolongeâmes notre séjour, quelques jours, rien que tous les deux. Mon
père trouva l’idée excellente — diplomatiquement, symboliquement… et
humainement.
Notre première étape fut la vallée de la Lucaya, au sud de Kinshasa. Un
écrin de verdure où se trouvait "Lola ya Bonobo", le "paradis
des bonobos". Un sanctuaire qui recueillait les bébés arrachés au
braconnage, les soignait, les éduquait, puis les préparait à un retour
progressif dans la nature, loin des hommes, mais dans une réserve naturelle
protégée.
On nous guida parmi les sentiers ombragés. Les petits bonobos s’accrochaient
aux branches, jouaient, se chamaillaient. D’autres dormaient pelotonnés dans
des couvertures, encore trop faibles pour grimper. Une soigneuse congolaise me
raconta, les yeux brillants, l’histoire de l’un d’eux, retrouvé seul dans une
cage, à peine nourri. Il avait survécu et repartirait bientôt.
Je les observai, le cœur serré par cette tendresse féroce qu’on développe
face à l’innocence blessée. Mon mari marcha en silence à mes côtés. Il me laissa
le temps. Il attendait.
Le lendemain de notre arrivée au sanctuaire, la forêt
tropicale baignait dans une lumière douce et humide. Les feuillages bruissaient
sous la brise et l’air était empli du chant des oiseaux.
On me proposa de prendre un petit orphelin dans mes
bras, si fragile et pourtant si vivant. Tandis qu’il s’accrochait à moi avec
confiance, je lui donnai le biberon avec une tendresse que je ne soupçonnais
pas en moi.
Edward se tenait juste à mes côtés. Il souriait en
silence, observant la scène avec cette douceur tranquille qui le caractérisait.
Nous portions des tenues de soigneurs — chemises
beiges, pantalons assortis, et nos chapeaux kaki légèrement inclinés sur nos
fronts.
Les 3 jours passés au refuge nous rappelaient pourquoi
nous étions venus pour observer ces créatures extraordinaires.
À ma droite, Amina, une soigneuse passionnée, riait
doucement. Dans ses bras, un autre petit bonobo la regardait avec des yeux
pleins d’espoir. Elle semblait former un tout avec l’animal, comme si leur
complicité avait toujours existé.
Je ressentais une paix profonde, un bonheur simple et
sincère. Ce jour-là, je compris que je voulais être une mère, donner tout
l’amour que j’avais en moi à un petit être qui serait une partie de l’homme que
j’aimais et la mienne.
***LATRP***
Mais ce n’est qu’à Virunga, au nord-est, que les mots finirent par sortir.
La randonnée pour observer les gorilles nous éreinta, mais la récompense fut
à couper le souffle : un groupe de géants paisibles, aux gestes lents, aux regards
lourds d’âme. Nous restâmes figés et silencieux pendant de longues minutes.
Quand nous redescendîmes, le soleil commença à décliner, filtrant entre les
arbres.
Je sentais son regard sur moi depuis un moment. Alors je m’arrêtai sur le
sentier, là, au milieu de nulle part, et je me tournai vers lui.
— Tu savais, toi, que les gorilles doutent aussi ? murmurai-je.
Il fronça les sourcils, intrigué.
— Ils doutent ?
— Ils hésitent avant d’agir, avant de faire un pas. Le guide l’a dit
tout à l’heure. Ce ne sont pas des bêtes brutales. Contrairement à ce qu’on
pense d’eux, ils réfléchissent et observent.
Il me regarda, attentif. Je baissai les yeux.
— J’ai eu peur, lui révélai-je enfin. À l’anniversaire d’Alice, j’ai
douté de moi, de nous, de ce que je vais devenir et de ce que ça va me coûter.
Et je t’ai tenu à distance parce que je ne voulais pas que tu voies ça, que tu
voies que j’étais faible.
Il s’approcha. Posa doucement sa main contre la mienne.
— Tu n’es pas faible. Tu es lucide et tu n’es pas seule. Je ne partirai
pas.
Je relevai les yeux. Il sourit avec cette lumière calme dans le regard que
j’avais tant cherchée ces dernières semaines.
— Merci d’avoir attendu, murmurai-je.
— Je ne fais que ça, Bella. Attendre que tu me laisses t’aimer pour de
vrai.
Et là, au milieu de la forêt, entre les ombres et les cris d’oiseaux
lointains, je sentis quelque chose se relâcher. Comme un nœud qui se défaisait.
***LATRP***
Le mois de mars marqua le retour des matchs
internationaux de football. La fédération belge nous invita mon père et moi à
venir soutenir les Diables rouges*1 pour leur premier match
de préparation à l’Euro contre l’Angleterre. Le stade Roi Baudouin était plein
à craquer, rouge et noir partout dans les tribunes, des chants, des drapeaux,
de l’excitation comme on n’en voit qu’ici.
Le roi avait l’air dans son élément, saluant les
joueurs et les officiels d’un air bienveillant. Moi, je souris pour les
caméras, mais au fond… j’adorais ça. Les chants, l’énergie, la tension du
match. Et quand la Belgique marqua en seconde mi-temps, le stade explosa.
1- 0 : Match gagné.
Je
sautai de mon siège et applaudis comme une enfant. Charlie me jeta un regard
mi-amusé, mi-fataliste. "On ne se refait pas", dit-il en
souriant.
Deux semaines plus tard, c’est le match retour, à
Wembley.
Je suis à Londres avec Edward. Il insista pour
m’accompagner, bien sûr, afin de supporter l’équipe de son ancienne patrie. Arrivés
là-bas, nous fûmes rejoints par Emmett et Jasper ,tous les deux habillés
sobrement, mais l’œil brillant d’anticipation. Le stade était gigantesque et solennel.
L’hymne belge résonna, et je le chantai, fière et droite avec mon écharpe aux
couleurs nationales autour du cou, tandis que les 3 hommes qui m’accompagnaient
n’avaient pas hésité à emmener la leur, aux couleurs anglaises.
Dès la première mi-temps, la Belgique marqua. Et là,
je me penchai vers Jasper :
— Pas mal pour une petite
monarchie de 12 millions d’habitants, non ?
Il rit, leva les yeux au ciel, mais je vis bien qu’il
serrait un peu les dents et son écharpe aussi.
Mais voilà, les Three Lions*2 étaient
coriaces. Un premier but anglais égalisa juste avant la pause. Puis, en seconde
mi-temps, un autre — superbe, je devais l’admettre. Je restai figée. Wembley
explosa. Jasper et Emmett, évidemment, exultèrent. Edward, plus diplomate, garda
le silence mais il n’en pensait pas moins que ses frères.
Je croisai les bras, vexée, la mâchoire serrée.
— Tu sais, me dit Édouard en souriant, je
trouve que tu prends la défaite très… royale.
— Je préfère le silence à l’humiliation,
répliquai-je.
Il rit doucement.
— Tu fais la fière, mais je t’ai vue vibrer au
premier but. C’était beau.
Je soupirai. Oui, c’était beau. Et peut-être qu’il fallait
apprendre à perdre aussi, parfois.
Même contre l’Angleterre.
***LATRP***
Depuis notre mariage, Edward avait officiellement
perdu son prédicat d’altesse royale au Royaume-Uni, comme le voulait la
tradition britannique lorsqu’un prince épouse une souveraine étrangère. Il
avait aussi renoncé à son titre de duc de Sussex.
Mais en épousant l’héritière du trône belge, il avait
reçu un autre titre : duc de Brabant, celui que moi-même je portais depuis
vingt ans, depuis l’accession au trône de Charlie. Un symbole fort, transmis
par amour et devoir.
À mesure que mon accession approchait, la question de
son statut se posait avec plus d’insistance. Il ne s’agissait plus seulement de
protocole : il s’agissait de reconnaître, officiellement, ce qu’il représentait
déjà pour moi, pour le pays, pour l’institution.
Alors le roi trancha avec élégance et intelligence :
Edward fut titularisé Prince de Belgique par décret royal. Un titre
honorifique, mais essentiel, qui scellait définitivement son appartenance à
notre monarchie. Il restait prince du Royaume-Uni, mais désormais, il était une
altesse royale de Belgique.
Mais ce n’était pas suffisant. Il ne serait pas un
simple prince consort, comme le fut son grand-père, le prince Edward Masen,
époux de feu Elizabeth, dans l’ombre feutrée d’une reine discrète.
Mon père et moi en avions longuement parlé. Je savais
ce que je voulais. Ce que je devais affirmer. Je serais la souveraine, oui,
mais je ne voulais pas d’un mari effacé, réduit à un rôle symbolique. Il allait
être à mes côtés au quotidien. Me seconder dans les missions officielles,
représenter la Belgique à mes côtés, et parfois même à ma place. Il méritait un
titre à la hauteur de cet engagement.
Alors, ensemble, nous avions décidé que mon époux
serait roi consort de Belgique.
Un titre rare, mais pleinement assumé. Roi, parce
qu’il partagerait ma vie, mon destin, mon combat. Consort, parce que le pouvoir
resterait entre mes mains. Je serais la cheffe de l’État, la voix officielle de
la Couronne. Mais il serait mon pilier, mon égal dans l’intimité, mon soutien
dans l’effort.
Et ce titre, il ne le recevrait pas par la grâce de la
tradition, mais par ma volonté royale, comme un acte de confiance et d’amour.
Il n’avait rien demandé, bien sûr. Comme toujours.
Mais quand je lui annonçai la décision, je n’oublierai jamais son regard — cet
éclat d’étonnement, suivi d’un silence lourd, puis de cette phrase toute simple
:
— Merci… de me choisir vraiment.
Je ne répondis rien. Je le pris juste dans mes bras.
Le roi consort n’avait pas encore été proclamé ; mais dans mon cœur, il
l’était déjà.
Mi-juin. Le pays vibrait
déjà à l’approche de la fête nationale. L'abdication du roi approchait et donc
ma prestation de serment. Et pourtant, pour quelques semaines, ce n’était ni la
politique, ni la monarchie, qui captait les regards.
C’était le football.
L’Euro 2032 battait son
plein, entre l’Italie et la Turquie. Et pour la première fois depuis plus de
dix ans, la Belgique était plus qu’un simple outsider. Les Diables Rouges
étaient revenus à un très haut niveau. Cohésion, stratégie, talent : tous les
éléments étaient réunis.
Les médias nous plaçaient
parmi les favoris. Certains commentateurs parlaient même d’un “été rouge” pour
la Belgique : rouge comme notre maillot, rouge comme le feu d’une génération
retrouvée.
Je suivis chaque match,
comme des millions d’autres. Tantôt depuis le Palais, tantôt en mission. Chaque
but me faisait bondir. Chaque tir manqué me laissait le souffle court. Et plus
les jours passaient, plus je me rendais compte à quel point cette équipe était
en train d’unir le pays — comme seule une grande victoire sportive peut le
faire.
Mais en demi-finale, le rêve
s’est brisé. Une fois de plus, contre la France.
Ils avaient bien joué. Les
deux équipes avaient livré un match splendide. Mais la France marqua le but
décisif à la 87e minute. Et le silence qui suivit dans les foyers belges fut
assourdissant.
Moi, je restai immobile
devant l’écran. Pas de colère, pas de cri, juste ce pincement familier, celui
que tout belge connaît trop bien quand la France nous coupe la route.
Edward glissa une main sur
mon épaule. Il ne dit rien — il savait. Lui aussi avait vu les regards de nos
joueurs, les genoux fléchis, les mains sur les visages.
— Ils iront plus loin la
prochaine fois, me dit-t-il doucement.
Ils avaient réveillé quelque
chose. Et il avait raison. Ce n’était pas une fin, c’était un retour.
Et moi aussi, je me
préparais à un nouveau départ.
À quelques jours de la fête nationale, les préparatifs
allaient bon train au château royal de Laeken. Les couloirs semblaient chargés
d’une énergie nouvelle, mêlant la nostalgie des vingt années passées à
l’anticipation d’un avenir tout proche.
Edward et moi allions bientôt prendre possession des
appartements que mes parents occupaient depuis deux décennies. Ces pièces
riches d’histoire et de souvenirs allaient être réaménagées à notre goût, avec
une touche plus moderne, mais sans renier leur élégance classique.
Pendant ce temps, Charlie et Renée avaient emménagé
provisoirement dans mes anciens quartiers, ceux dans lesquels je vivais avant
de me marier. Une sorte de passage de relais discret, presque intime, dans les
murs mêmes qui avaient vu grandir la princesse héritière.
Les ouvriers s’activaient, démontant rideaux,
déplaçant meubles, repeignant les murs dans des teintes choisies par mon mari
et moi qui voulions que notre nouveau foyer soit à la fois chaleureux et
fonctionnel.
Je passais parfois plusieurs heures au château,
observant les transformations, discutant avec les décorateurs, tout en sentant
la gravité du moment. Ce n’était pas seulement un nouveau changement d’adresse
: c’était l’officialisation de ma nouvelle vie, de mon nouveau rôle.
Edward, de son côté, prenait à cœur ce réaménagement.
Il cherchait à préserver certains éléments historiques, comme un vieux bureau
en chêne sculpté, tout en intégrant des espaces plus ouverts pour nos
engagements futurs.
Ma mère me prodigua des conseils, parfois avec un
sourire malicieux, me rappelant de ne pas perdre de vue que, même dans les ors
du palais, il fallait garder les pieds sur terre.
— Ce château est notre maison, Bella, me
dit-elle. Et une maison, ça vit. Alors n’aie pas peur d’y mettre ta touche.
Je hochai la tête, le cœur battant. La maison allait
bientôt changer de maîtresse, et avec elle, le destin d’un pays.
Les aménagements finis, j'avais refusé
de m'y installer avant mon intronisation, je voulais encore pouvoir profiter de
notre intimité au maximum, c'est comme ça que le matin fatidique, avec Edward
nous étions entrelacés dans notre lit.
L’aube n’avait pas encore envahi la chambre. Le
monde semblait suspendu, juste pour nous. Édouard et moi étions restés au lit,
les draps froissés autour de nous, comme un cocon fragile face à l’immensité du
jour qui allait venir
Je sentais ses mains sur ma peau, légères, exploratrices, un souffle chaud
qui me traversait. Nos souffles s’accordaient, nos corps se cherchaient, dans
cette intimité silencieuse que rien ne pouvait troubler.
Je ne bougeai pas. Je voulais prolonger cet instant irréel, suspendu, avant
que le jour ne m’arrache à lui. Avant que le monde entier ne me réclame.
Mais il a murmuré tout près de mon oreille :
— Tu es réveillée… demanda-t-il, sa voix était rauque, encore pleine de
sommeil.
Elle me traversa comme une caresse.
— Oui, soufflai-je.
Je me tournai vers lui, et nos visages se trouvèrent à quelques centimètres
l’un de l’autre. Ses yeux, même embrumés, me dévoraient déjà.
— C’est aujourd’hui, a-t-il dit, comme s’il s’en voulait de le rappeler.
Je hochai la tête. Mon cœur battait trop fort. Il glissa une mèche de cheveux
derrière mon oreille, son regard soudain plus grave.
Puis, avec un sourire doux-amer, il souffla :
— Nous devrions commencer à nous préparer, une longue journée nous attend.
Je relevai la tête,
interdite, boudeuse.
— Quoi, me dit-il, faussement étonné.
— Tu as intérêt de finir ce que tu as commencé ! m’exclamai-je.
Il sourit, puis prit une mine réfléchie.
— Tu ne seras ma reine que dans quelques heures, je dois pouvoir encore te
résister jusque-là.
J’étais à deux doigts de perdre patience, et
c’est exactement ce qu’il voulait : que je flanche, que je le supplie.
Parfait. Deux peuvent jouer à ce petit jeu de provocation.
Je déposai lentement mes
lèvres sur son torse, effleurant sa peau avec une tendresse calculée. Mes
baisers s’attardaient, progressant vers son cou. Pour y parvenir, je dus me
hisser un peu, ce qui me rapprocha encore de lui. Ma jambe, déjà nichée contre
son bas-ventre, pressa un peu plus, créant un contact volontaire.
Mon buste effleura son torse
alors que je m’arquais subtilement, cherchant à éveiller davantage ses sens.
Enfin, mes lèvres trouvèrent l’espace juste sous son oreille, où je laissai un
baiser à peine audible.
Il ne bougeait pas. Je
sentais la tension qu’il retenait, son souffle suspendu.
Je remontai vers sa
mâchoire, effleurant sa peau de baisers tandis que mes hanches entamaient un
mouvement lent, presque imperceptible, contre sa hanche. Mon genou continuait
de frôler sa virilité, le provocant en silence.
Sa main se referma
brusquement sur mes hanches, ses doigts s’enfonçant légèrement dans ma peau. Il
résistait encore, tentait de garder la maîtrise.
Je poursuivis ma lente
descente avec ma main, la faisant serpenter sur son torse, dessinant des formes
paresseuses. Arrivée à la lisière de son bas-ventre, je fis glisser mes doigts
vers l’intérieur de sa cuisse, jouant encore un instant.
Puis je me redressai, un
éclat malicieux dans le regard.
— Tu as raison, on va
finir par être en retard.
Je me détachai doucement,
prête à me lever, guettant le moment où il céderait.
Il revint enfin à lui, tiré de ses pensées, et un sourire se dessina sur
son visage lorsqu’il croisa mon regard. Nous y étions de nouveau : à ce moment
précis où tout peut basculer, au jeu silencieux de celui qui flanchera le
premier.
— Tu m’agaces, lâchai-je dans un cri presque amusé avant de lui
sauter dessus.
Il m’accueillit en riant, les bras ouverts, comme s’il n’attendait que ça.
Allongée sur lui, je sentis la pression de son désir contre mon ventre, et
mon sourire se figea. Nos regards s’accrochèrent, et ce que je vis dans ses
yeux me traversa comme une décharge : cette envie brûlante, animale, mais
emplie d’intensité.
Nos lèvres se trouvèrent,
s’empoignèrent, s’affrontèrent dans un baiser avide, chacun cherchant à dominer
l’autre. Mon bassin bougeait contre le sien, le faisant grogner — ce son me fit
frissonner.
Avant même que je ne puisse réagir, il inversa nos positions d’un mouvement
fluide. Il était désormais au-dessus de moi, suspendu sur ses bras, son regard
explorant lentement chaque parcelle de mon corps. Ses yeux faisaient naître des
rougeurs sur ma peau tant leur intensité me dénudait autrement que
physiquement.
Je mordis ma lèvre,
troublée. Il s’approcha et, du pouce, la libéra de mes dents avec une tendresse
ravageuse. Alors que mes yeux ne lâchaient pas les siens, il s’enfonça en moi
d’un seul coup.
Mon corps l’attendait,
réceptif, prêt. Mes jambes, presque par instinct, se levèrent pour enserrer ses
hanches, l’invitant plus profondément encore.
Un gémissement m’échappa. Ma
tête bascula en arrière, mes paupières se fermèrent sous la vague de plaisir.
Il ne bougea pas,
entièrement logé en moi. Quand j’ouvris les yeux, il me regardait toujours, ses
prunelles incandescentes. Il ressortit lentement, puis revint avec force.
— Ma reine,
souffla-t-il.
Son souffle effleura mon
visage et, à ses mots, je tremblai de la tête aux pieds. Tout mon corps vibrait
à son rythme.
Je voulais lui parler, lui
dire combien je l’aimais, combien il comptait, mais aucun mot ne passait. Je
n’étais qu’émotion, chair offerte, âme suspendue.
Il s’enfonçait en moi de
plus en plus fort, plus profondément, jusqu’à frapper des zones en moi qui me
faisaient perdre pied.
Je haletais, incapable de
contrôler quoi que ce soit, incapable de faire autre chose que de l’accueillir
en moi et de gémir sous ses assauts.
Ses mains glissèrent le long
de mon corps, caressant ma cuisse, puis ma cheville qu’il remonta lentement
jusqu’à son épaule, sans jamais briser le contact de nos regards. Il fit de
même avec mon autre jambe.
Une fois en place, ses mains
trouvèrent mes hanches, et il se recula légèrement pour mieux me pénétrer
encore. Un cri m’échappa, involontaire, tant il me comblait entièrement.
Après quelques mouvements
lents et profonds, mes gémissements devinrent continus. Il accéléra, sa prise
sur moi se raffermit, ses mouvements gagnèrent en intensité.
Je perdis tout repère. Même
le contact visuel s’effaça, mes jambes m’enfermaient dans une bulle de
sensations, son torse inaccessible.
Quand il laissa échapper un
râle et un juron, je rouvris les yeux. Il regardait nos corps unis, fasciné.
J’en fus jalouse : lui, il pouvait voir ce spectacle que je ne pouvais
qu’imaginer.
Comme pour en profiter
davantage, il écarta mes jambes, posant ses mains sur mes chevilles. J’étais
totalement exposée, vulnérable et désirée, et il continua à me pénétrer plus
lentement.
Je parvins à me redresser
sur mes coudes, puis à attraper sa nuque pour l’attirer vers moi. Il me
rejoignit, relâchant mes jambes, et nos bouches se trouvèrent dans un baiser
brûlant.
Il reprit ses mouvements,
plus rapides, jusqu’à ce que le souffle nous manque. Il s’écarta à peine, le
regard obscurci par le désir.
— Tourne-toi,
ordonna-t-il.
Avant même que je n’aie pu
réagir, il m’avait guidée sur le côté, repliant mes jambes, puis m’aida à me
mettre à quatre pattes.
Je n’étais plus qu’un pantin
entre ses mains. À peine avais-je pris appui sur mes coudes qu’il était déjà en
moi, à nouveau.
Son torse se posa contre mon dos, brûlant, battant.
Son souffle court se mêlait au mien, et dans le silence qui suivit, il n’y
avait plus rien que nos corps unis et l’écho vibrant de ce que nous venions de
vivre. Comme si le monde s’était arrêté pour nous laisser ce moment, pur,
absolu, suspendu dans l’intimité.
Mais il n’avait pas fini de me faire chavirer.
Ses mains glissèrent à nouveau sur moi avec une
lenteur calculée, comme s’il dessinait chaque frisson sur ma peau. Son bassin
reprit ses mouvements, cette fois plus profonds, plus rythmés, comme une prière
silencieuse qui montait crescendo. J’étais arc-boutée sous lui, submergée par
un flot de sensations — chaque va-et-vient réveillait des tremblements enfouis,
chaque soupir contre mon oreille attisait le feu que je contenais à peine.
Il accéléra légèrement, et je sentis son corps se
tendre, se concentrer tout entier sur moi, sur cet instant où plus rien
n’existait que nous deux. Mon souffle s’accéléra à son tour, court, saccadé,
mes doigts crispés sur les draps. Une chaleur vive me dévorait le bas-ventre,
montant par vagues, impossible à contenir.
Alors, sa voix grave s'éleva, presque rauque :
— Ma reine… Jouis pour moi… maintenant…
Ce fut le point de rupture. Mon corps s’ouvrit tout
entier à lui dans un élan incontrôlable. Le plaisir me submergea, profond, éclatant,
me brisant en une myriade de frissons. Je ne gémissais plus, je soupirais son
nom comme un secret trop longtemps gardé, offerte, éperdue.
Quelques secondes plus tard, il se libéra à son tour,
dans un râle profond, vibrant d’émotion contenue. Son corps s’enfouit un peu
plus contre le mien, comme s’il voulait s’y fondre. Je sentis la chaleur de son
plaisir s’unir au mien, dans un dernier élan, fort, intense, bouleversant.
Et puis, plus rien que nos souffles mêlés, nos cœurs
affolés, et ce silence magnifique après la tempête. Il resta en moi un instant,
lové contre mon dos, sa main cherchant la mienne, ses lèvres effleurant mon
épaule avec une douceur infinie.
Nous étions là, nus, haletants, mais plus unis que
jamais.
Le silence qui suivit ne fut pas vide. Il vibrait
encore de ce que nous venions de vivre.
Je restai blottie contre son torse quelques secondes,
le souffle encore court, le cœur tambourinant. Puis je me redressai lentement,
traçant distraitement des cercles sur sa peau du bout des doigts.
— On va être en retard, soufflai-je, un sourire
malicieux aux lèvres.
Il grogna tout bas, et referma ses bras autour de ma
taille, m’attirant à nouveau contre lui.
— Et alors ? La Belgique attendra.
— Elle attend toujours. Mais pas nous. Pas
aujourd’hui.
Il m’embrassa une dernière fois, longuement, avant de
céder. D’un geste souple, je quittai le lit, encore étourdie, et ramassai ma
chemise qui gisait au sol, abandonnée comme un souvenir flou.
Je l’enfilai à la hâte, riant presque en voyant son
regard suivre chacun de mes mouvements, irrésistiblement tenté de me retenir
encore.
— Si on se douche ensemble, on ne sortira jamais
d’ici, dis-je en reculant vers la porte.
— Tu marques un point, concéda-t-il en se redressant.
Il se leva à son tour, les cheveux en bataille, l’air
indécemment royal dans sa nudité paresseuse. Avant que je ne referme la porte,
il lança d’un ton faussement sérieux :
— Pas de pensées impures sous la douche.
Je levai un sourcil, amusée.
— Toi non plus. On a dit dix minutes. Pas une de
plus.
Il sourit, un peu résigné, un peu joueur.
— Tu es cruelle.
— Et tu m’aimes pour ça.
Je refermai la porte derrière moi, non sans me
retourner une dernière fois pour croiser son regard. Il était encore nu, encore
magnifique, et je savais que si je restais une seconde de plus, je serais
perdue.
Il n’eut qu’un mot, chuchoté comme une promesse :
— Ma reine.
Ce n’était pas la peur qui
me tenait le ventre. C’était autre chose. Une émotion plus calme. Plus grave.
De la gratitude, peut-être. De l’amour aussi.
Après une douche rapide, je
m’habillai en silence, enfilant le tailleur-pantalon que j’avais choisi avec
soin, bleu roi, la couleur des souverains. Une déclaration discrète, mais
assumée. Je voulais qu’on voie la femme avant la couronne, la force avant le
protocole.
À 8h30, Edward et moi rejoignîmes
le cortège qui devait nous conduire à la cathédrale Saint-Michel-et-Gudule, où
l’ensemble de la famille royale nous attendait. Les rues restaient encore
calmes, mais je savais que tout Bruxelles s’éveillait avec nous.
À 9h précises, le Te Deum
débuta. Une tradition. Une mémoire vivante. Chaque année, cette messe
solennelle commémorait la prestation de serment du premier roi des Belges. Mais
cette fois, tout résonnait autrement. Car, dans moins de deux heures,
l’histoire allait de nouveau s’écrire.
Je me tenais droite, concentrée,
mais tout en moi vibrait. Le chœur s’élevait sous les voûtes de la cathédrale,
et je jetai un regard à mon père, assis non loin. Il paraissait calme. Mais je
connaissais ce calme. C’était celui qu’il arborait lorsqu’il portait le poids
de tout un pays.
Nous partîmes ensuite pour le
Palais Royal, solennels. Le cœur du pouvoir, le cœur de l’histoire, les tapis
rouges étaient déroulés, les caméras postées à bonne distance, les regards
rivés sur les grandes portes.
La salle était comble. Famille,
Premier Ministre, Président de la Chambre, Président du Sénat, hauts
magistrats, anciens Premiers Ministres, représentants des grandes institutions
: tout le pays semblait réuni là, condensé dans ces murs dorés.
Et, au centre, un bureau, deux
documents : l’acte d’abdication.
À 10h45, mon père se leva et le
silence tomba.
Mon cœur battait fort. Ce n’était
pas comme lors d’un discours, ni comme durant une cérémonie officielle. Non, c’était
un battement plus profond, plus ancien, comme si tout mon être pressentait
qu’un instant irréversible était sur le point de se produire.
La salle demeurait silencieuse.
Tous s’étaient levés lorsque le Roi s’avança vers le bureau où reposaient les
documents. Deux feuilles à peine, mais qui allaient faire basculer l’histoire.
Il se tourna vers l’assemblée. Sa
voix, toujours claire, portait une émotion que seuls ceux qui le connaissaient
vraiment pouvaient percevoir.
Il ne lut aucun texte préparé. Il
parla simplement. En homme, en père, en roi.
« Mesdames et
messieurs,
Voilà vingt ans que j’ai
prêté serment comme septième roi des Belges. Vingt années de service, de défis,
de joies et parfois de douleurs. Aujourd’hui, je me tiens devant vous non plus
pour régner, mais pour transmettre. »
Il marqua une pause, regarda
Maman, puis moi.
« Mon état de santé
m’impose de ralentir. Et notre pays mérite un souverain en pleine possession de
ses moyens, prêt à affronter les enjeux de demain. C’est pourquoi, en accord
avec le gouvernement, j’ai décidé d’abdiquer la couronne en faveur de ma fille,
la princesse héritière. »
Je sentis Édouard effleurer
ma main du bout des doigts. Mon cœur se serra.
« Je le fais avec
confiance, car je sais que Bella est prête. Prête à servir, à écouter, à
guider. Et je le fais avec paix, car je sais que je laisse le pays entre de
bonnes mains, les siennes, et les vôtres. »
Il prit le stylo posé sur le
bureau et signa lentement, posément. Une première fois. Puis une seconde.
Un murmure parcourut la
salle, puis le silence retomba.
À cet instant précis,
j’étais devenue reine des Belges, pas encore investie, pas encore en serment.
Mais juridiquement, moralement, symboliquement, la couronne venait de changer
de tête.
Charlie se tourna vers moi.
Son regard était fier, ses yeux, humides.
Je m’avançai et le serrai
dans mes bras, pas en reine, mais en fille.
À midi, la salle du Parlement retenait son souffle.
Chaque siège était occupé, chaque regard tourné vers moi. À cet instant, le
temps semblait suspendu. Il n’y avait plus de murmures, plus de mouvements,
rien que le silence solennel d’un moment que l’Histoire allait retenir.
Je m’avançai vers le pupitre, le
cœur battant, mais le pas assuré. J’avais grandi dans cette monarchie,
j’en connaissais les moindres rituels. Et pourtant, jamais aucun d’eux n’avait
eu ce poids, cette charge, ce vertige.
Arrivée devant la table, je posai
la main gauche sur la Constitution, lentement, avec respect. Puis, je levai la
main droite.
Ma voix s’éleva, claire, posée :
« Je jure d'observer la
Constitution et les lois du peuple belge, de maintenir l'indépendance nationale
et l'intégrité du territoire. »
Pendant une seconde, tout resta
figé. Une seconde qui résonna dans mon corps tout entier.
Puis les applaudissements
éclatèrent. Pas bruyants, pas effusifs, mais profonds, sincères, lourds de ce
qu’ils signifiaient.
Je n’étais plus simplement la
fille du roi. Je n’étais plus l’héritière.
J’étais devenue le huitième
souverain de Belgique. Et la première reine de toute son histoire.
Je me retournai vers la salle.
Mon père avait les yeux humides. Ma mère souriait, droite comme toujours.
Edward, lui, me regardait comme si plus rien d’autre n’existait.
Et dans ce regard, je lus une
promesse. Celle qu’il serait là, à mes côtés, quoi qu’il advienne.
J’étais la Reine, pas d’un conte,
pas d’un rêve d’enfant, la Reine d’un pays. De mon pays.
« Majestés, Monsieur le
Président de la Chambre des Représentants, Madame la Présidente du Sénat,
Mesdames et Messieurs les Députés et Sénateurs, Chers
concitoyens,
En prêtant serment il y a quelques instants, j’ai assumé une responsabilité
immense, portée avant moi par sept souverains. Chacun d’eux a servi ce pays
avec dévouement. Mon père, le roi Charles, a été le dernier d’entre eux.
Pendant vingt ans, il a entretenu la confiance du peuple belge par sa chaleur,
son humanité profonde, et l’attention constante qu’il a portée à chacun d’entre
vous. En tant que chef d’État, il a rempli sa mission avec sérieux, engagement,
et sagesse.
À ses côtés, la reine Renée a assumé son rôle avec la même discrétion que
conviction, se consacrant avec passion à des domaines aussi essentiels que
l’enseignement et la culture. Ensemble, ils ont incarné l’unité, la proximité,
la stabilité.
Aujourd’hui, je mesure l’honneur, mais aussi le poids de leur héritage.
Notre pays traverse des moments difficiles. Ces temps de transition et
d’incertitudes demandent plus que jamais de la solidarité, de l’entraide, et de
la confiance mutuelle. La devise de la Belgique — L’union fait la force — n’a
jamais été aussi juste. C’est ensemble que nous affronterons ces défis. C’est
ensemble que nous les surmonterons.
Je vous encourage aussi à soutenir pleinement l’Europe, dont Bruxelles est
le cœur battant et la capitale. L’Europe porte un grand projet de paix, de
coopération et de prospérité. Au cours des missions que j’ai accomplies cette
dernière année, j’ai pu constater combien les talents, les atouts et la force
de la Belgique sont appréciés à travers le monde — et au sein même de l’Europe.
C’est dans cet esprit que je m’engage à agir durant tout mon règne. Je
soutiendrai, en Belgique comme à l’étranger, toutes les qualités qui font la
richesse de notre pays et la grandeur de son peuple.
Je mesure la chance qui est la mienne de pouvoir compter, aujourd’hui, sur
le soutien indéfectible de mes parents.
Et sur celui de mon époux.
Je m’adresse ensuite à celui-ci, le regardant avec tout l’amour qu’il
éveillait en moi :
« Edward, cela ne fait que quelques mois que tu as officiellement
rejoint notre pays, et déjà tu t’es investi de tout ton cœur dans de nombreuses
activités. Ton sens naturel du contact, ton écoute, ta bienveillance ont touché
bien des cœurs. Ta présence à mes côtés me rassure, m’encourage et me renforce.
Je m’apprêtai ensuite à faire une annonce choque, de prendre une décision
jusque là inédite pour une souveraine.
« En ce jour solennel, alors que j’ai
l’immense honneur de me tenir devant vous en tant que souveraine de notre
royaume, il me tient à cœur de poser, dès à présent, un acte empli de sens et
de symbole.
Mon premier acte en tant que Reine est donc de
reconnaître officiellement le rôle précieux, discret mais indéfectible, de
celui qui se tient à mes côtés.
C’est pourquoi, en tant que Reine des Belges, je
proclame aujourd’hui mon époux, le prince Edward, Roi Consort.
Par cet acte, je souhaite honorer non seulement
l’homme, mais aussi le partenaire d’un destin que nous continuerons à écrire
ensemble, au service de notre peuple.
Nous entamons ensemble, confiants et déterminés, ce nouveau chapitre de
notre vie. Et de la vie de notre pays.
Je tiens à remercier non seulement le peuple belge, mais également le
Parlement et le Sénat, les deux chambres réunies, pour la confiance qu’ils
m’accordent.
Je vous remercie.
Leve België!
Es lebe Belgien!
Vive la Belgique ! »
***LATRP***
N/A :
(informations au cas où vous ne connaitriez pas)
*1 les Diables
rouges : surnom de l’équipe nationale de football de Belgique.
*2 les Three
Lions : surnom de l’équipe anglaise.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire