14 septembre 2031
Le lendemain
de mon anniversaire, mes beaux-frères et belles-sœurs reprirent la route de
Londres, laissant Bruxelles derrière eux. En revanche, Esmée et Carlisle
restèrent encore quelques jours pour une visite d’État officielle.
Étrangement, mon père s'était soudainement déclaré
"épuisé" au moment de la réception avec les souverains britanniques.
Ce n'était pas tout à fait crédible, à vrai dire. Je soupçonnais fortement une
petite manœuvre pour me pousser à prendre les rênes.
— C’est bon pour ton image, m’avait-il dit, le
regard malicieux. Et puis, c’est la famille.
Il n’avait pas tort. Accueillir mes beaux-parents dans
un cadre officiel rendait les choses bien plus simples. Il n’y avait ni gêne,
ni besoin d’impressionner — nous partagions déjà nos repas et nos secrets.
Ainsi, Edward et moi avions accueilli ses parents dans
le grand salon d’apparat, dans une atmosphère chaleureuse mais encadrée par
tout le protocole diplomatique.
Carlisle avait ensuite proposé de passer un moment
seul avec son fils, et j'avais accepté avec plaisir, reconnaissante d’avoir un
instant de répit.
Esmée, toujours souriante, m’avait alors glissé à
l’oreille :
— Si tu veux, on pourrait en profiter pour visiter
l’école internationale. J’aimerais beaucoup voir comment les jeunes y évoluent
ici.
— Avec plaisir, lui avais-je répondu. Ce
sera une visite entre femmes.
J’étais vêtue d’un chemisier mauve en soie, orné d’un
élégant nœud lavallière qui flottait doucement au rythme de mes pas. Le tissu,
fluide et délicat, caressait ma peau et ajoutait une touche de sophistication à
ma silhouette. J’avais choisi de l’associer à un pantalon noir à jambes larges,
dont la coupe fluide et structurée conférait une allure chic et assurée.
À mon bras pendait une petite pochette violette en
dentelle, rehaussée d’une fine chaîne argentée. Elle complétait harmonieusement
mes escarpins D&G en dentelle violette, dont le talon mi-haut me permettait
de marcher avec grâce sans sacrifier le confort.
Pour parfaire cette tenue, je portais de sublimes
boucles d’oreilles ornées d’améthystes entourées de petits cristaux
étincelants. Elles captaient la lumière à chaque mouvement, apportant une
touche de raffinement et de féminité à mon visage. Ainsi parée, je me sentais
confiante, élégante et parfaitement en accord avec moi-même.
Nous étions donc montées dans une voiture officielle,
accompagnées discrètement de quelques gardes. Le ciel était clair, et le trafic
fluide. J’avais l’impression, pour une fois, d’être une femme normale
partageant une sortie avec ma belle-mère.
Esmée observait le paysage, pensive.
— Tu sais, Bella, tu t’en sors merveilleusement
bien. Je vois tout ce que tu portes, et je suis fière de toi.
Je tournai la tête vers elle, touchée.
— Merci… ça me fait du bien de l’entendre. Ce n’est
pas toujours évident, mais j’essaie de rester à la hauteur.
Elle me sourit.
— Tu es bien plus que ça.
Et, pour une fois, je me permis de le croire un peu.
***
PDV
Edward
Je n’avais pas souvent l’occasion
de passer un moment seul avec mon père. Et à vrai dire, c’était exactement ce
dont j’avais besoin ce matin-là. Dans le petit salon du palais, loin des éclats
de voix, des regards officiels, et de cette pression constante que je n’avais
jamais vraiment choisie, nous étions juste père et fils ; pas de roi ni de
prince, deux hommes sans couronne, à leur manière.
— Alors, commença-t-il
doucement, les yeux plissés derrière sa tasse de thé. Comment ça se passe…
vraiment ?
Je fis tourner ma propre tasse
entre mes mains. Le parfum du thé noir me réconfortait un peu, mais pas assez
pour masquer la tension dans mes épaules.
— C’est intense. Pas à cause
de Bella elle-même, non… Elle est brillante, déterminée. Elle avance comme une
flèche. Mais elle est happée par ses devoirs. Je la vois à peine depuis des
jours. Et moi… je suis là, à essayer de comprendre quelle est ma place exactement.
Mon père m’observait avec la
patience tranquille d’un homme qui avait vu bien des orages passer.
— Tu sais fils, ce n’est pas
une faiblesse d’avouer que tu te sens dépassé. Tu n’as pas à porter tout ça
seul.
Je soupirai. Puis, presque à voix
basse :
— Parfois… je me demande si
grand-mère n’avait pas raison.
Il leva un sourcil, sans parler.
— Elle m’avait mis en garde.
M’avait dit que Bella… que notre monde finirait par l’écraser, ou qu’elle nous
entraînerait dans le sien. Elle n’était pas contre elle personnellement. Mais
elle craignait les conséquences. Elle pensait que je serais malheureux.
Je fis une pause, cherchant mes
mots dans les reflets dorés de la théière.
— Et aujourd’hui, je me
surprends à me sentir seul. Mis de côté. J’ai toujours su que le rôle de
consort serait secondaire, mais… je ne m’attendais pas à cette sensation de
vide. Et en même temps… je n’aurais jamais pu faire un autre choix. Pas avec
elle. Même si c’était à refaire, je referais tout. Parce que je ne pouvais pas
ne pas l’aimer. C’était… inévitable.
Mon père m’écoutait avec
attention. Puis, il posa sa tasse et s’approcha un peu.
— Ta grand-mère avait
l’expérience d’une autre époque. Elle te parlait avec sa logique, son cœur
d’institution. Toi, tu aimes avec ton cœur d’homme. Et c’est ce qui fera la
différence.
Je hochai la tête, lentement.
— C’est seulement une passe,
ajoutai-je. Je le sais. Elle aussi doit se sentir épuisée. Mais… parfois,
j’aimerais qu’elle me regarde et me voie. Pas le prince, pas le symbole, juste
moi.
— Dis-le-lui,
souffla-t-il. Ne laisse jamais le silence faire le travail à ta place.
Un silence lourd mais apaisé
s’installa entre nous. Je m’adossai contre le dossier du fauteuil, le regard
tourné vers la fenêtre. Au fond du jardin, j’imaginais Bella en discussion avec
ma mère, souriante, lumineuse. Et malgré tout, l’amour que j’éprouvais pour
elle demeurait intact. Même au creux du doute.
***
PDV Bella
Décembre
Bruxelles était magnifique sous
les lumières de Noël. Depuis les fenêtres du palais, je voyais les rues
scintiller, comme si la ville entière retenait son souffle. À l’intérieur, tout
était prêt pour le réveillon : la grande table dressée, les bougies allumées,
les cuisines en effervescence. Pourtant, malgré cette chaleur apparente, je
sentais planer une tension douce mais constante. Mon avenir approchait.
Mon père avait prononcé son
discours plus tôt dans la journée. J’avais reconnu cette légère hésitation dans
sa voix, ce timbre un peu plus grave, presque solennel. Il savait et moi aussi.
Ce n’était pas un Noël comme les autres. C’était le dernier qu’il passait en
tant que souverain. Le dîner s’était déroulé dans une atmosphère calme, presque
recueillie. Nous avions ri, bien sûr, partagé des souvenirs, je sentais le
regard de Charlie se poser sur moi plus souvent que d’habitude. Comme s’il me
passait un flambeau invisible.
Le matin de
Noël, nous quittâmes Bruxelles à l’aube, emmitouflés dans nos manteaux, les
valises discrètement chargées dans le compartiment. Je portais un manteau long
à carreaux tartan, aux teintes profondes de vert, de rouge et de bleu nuit,
entrelacées de fines lignes blanches. Sa coupe structurée soulignait ma
silhouette, et ses boutons noirs, discrets mais élégants, accentuaient son style
classique. Il tombait juste au-dessus du genou, et le tissu dense et chaud me
protégeait parfaitement du froid vif de décembre. Sur ma tête, j’avais enfilé
une toque en fausse fourrure noire, souple et moelleux, qui m’enveloppait d’une
chaleur réconfortante. Il ajoutait une touche presque théâtrale à ma tenue, un
air un peu rétro qui me plaisait. Avec ce chapeau, je me sentais comme sortie
d’un vieux film anglais — élégante, mystérieuse, un peu distante. Un clin d’œil
aux traditions britanniques, qui fit sourire Edward lorsqu’il me tendit la main
sur le quai.
Un officier de
notre sécurité personnelle, discret mais vigilant, nous accompagnait pour
veiller au bon déroulement du trajet. À la gare de Bruxelles-Midi, il nous
ouvrit le passage entre les voyageurs encore ensommeillés, et nous guida
jusqu’à notre place dans le train. Le train glissa doucement hors de la gare,
et très vite, la campagne belge laissa place au tunnel, puis à la lumière grise
de l’Angleterre hivernale.
Nous arrivâmes
à Saint-Pancras en fin de matinée. La gare, décorée de guirlandes et de sapins
étincelants, bruissait d’agitation. L’agent nous précéda pour nous frayer un
chemin à travers la foule, et nous atteignîmes rapidement King’s Cross, juste à
côté. Là, nous prîmes un second train, cette fois pour King’s Lynn. Le trajet
fut paisible ; à travers la vitre embuée, j’apercevais des champs givrés, des
cottages isolés, des bouquets d’arbres nus.
Lorsque nous
descendîmes enfin à King’s Lynn, après plus de cinq heures de voyage, la
fatigue commençait à se faire sentir. J’avais mal aux jambes, Edward bâillait
discrètement, et le froid piquant nous mordit aussitôt. Alice nous attendait
sur le quai, emmitouflée dans une cape de laine bleu marine, un grand sourire
aux lèvres.
— Joyeux
Noël ! lança-t-elle en m’ouvrant les bras. Tu es ravissante, ce manteau
est parfait.
— Joyeux
Noël, Alice, répondis-je en l’embrassant. Je voulais faire honneur à
l’Écosse… ou du moins à ta famille.
Elle recula
d’un pas pour m’observer, un éclat amusé dans le regard.
— Et tu as
réussi, dit-elle en riant. Tu pourrais presque passer pour une Cullen.
Il ne te manque qu’un chapeau ridicule et trois chiens en laisse.
— J’ai déjà
la toque, fis-je en la remettant sur la tête, riant à mon tour. Un pas de
plus vers l’intégration. Elle se tourna ensuite vers Edward pour l’étreindre.
— Vous avez
l’air épuisés. Venez vite, la voiture est juste là.
Le chauffeur
chargé de nous conduire à Sandringham s’approcha pour prendre nos bagages.
Notre agent de sécurité échangea quelques mots avec lui, puis s’éclipsa
discrètement. Nous montâmes tous dans la voiture, bercés par la chaleur et le
parfum discret de cuir et de bois ciré. Je me pelotonnai contre Edward, déjà
reconnaissante de pouvoir enfin souffler un peu.
Mais lorsque le domaine de Sandringham apparut au
loin, nous aperçûmes une petite foule rassemblée devant les grilles. Des
habitants du village et quelques curieux s’étaient déplacés malgré le froid
pour nous souhaiter la bienvenue, agitant des drapeaux britanniques et lançant
des « Merry Christmas ! » avec un enthousiasme qui me toucha
sincèrement.
— Eh bien, souffla Edward, pas tout à
fait l’arrivée discrète que j’imaginais.
— On ne peut pas les ignorer, répondis-je en
attrapant la poignée de la portière.
Le chauffeur ralentit, s’arrêta juste devant les
grilles. Nous descendîmes de la voiture, encore engourdis par les cinq heures
de voyage, mais galvanisés par l’accueil inattendu. Le froid me saisit
immédiatement, mordant mes joues malgré la chaleur de mon manteau et de ma
toque.
Mon mari me lança un regard tranquille, complice.
Et tout de suite, je me sentis un peu plus ancrée. Puis il me tendit la main et
nous avançâmes ensemble vers les barrières. Je souris, levai la main pour
saluer, échangeai quelques mots avec un enfant qui brandissait un petit drapeau
en carton. Une femme plus âgée me tendit un bouquet de houx et de gui, que je pris
avec un remerciement sincère.
Après quelques minutes, l’agent de sécurité nous
souffla doucement que nous devions avancer. Nous fîmes nos adieux aux
villageois et reprîmes notre marche vers le manoir. Le chemin, bien que bordé
de haies sombres et de chênes dénudés, n’était pas si long, et marcher quelques
minutes nous fit du bien. L’air vif me réveilla davantage que le café du matin.
Devant la porte principale, la façade de briques
rouges, décorée de guirlandes sobres et de couronnes de houx, se découpait dans
la lumière grise de l’après-midi. Carlisle et Esmée sortirent à notre
rencontre, suivis de deux majordomes.
Carlisle, le manteau ouvert sur une écharpe de
cachemire, s’avança d’un pas vif vers Edward. Son visage s’éclaira d’un sourire
sincère.
— Bonjour fils, dit-il en le serrant
brièvement dans ses bras. Vous êtes enfin là.
— Joyeux Noël, père, répondit Edward avec
chaleur.
Je fis alors un pas en avant. Malgré les liens
tissés depuis notre mariage, malgré sa bienveillance constante, il restait un
roi et moi une princesse. Je baissai les yeux et m’inclinai en une révérence
sobre.
— Votre Majesté, saluai-je mon beau-père.
Mais celui-ci posa aussitôt une main légère sur mon
bras, son regard d’un bleu clair empreint de douceur.
— Bella, pas de protocole ici. Nous sommes en
famille.
Je relevai la tête, touchée.
— Merci, Maj… Carlisle.
Esmée s’approcha et m’enlaça chaleureusement.
— Tu es splendide. Ce manteau te va à ravir. Et
cette toque… une vraie lady anglaise.
Je ris doucement.
— Je me suis dit qu’il fallait bien honorer mes liens
avec la Grande-Bretagne au moins une fois dans l’année.
— Allons, entrez vite, dit-elle en glissant
son bras sous le mien. Vous devez être épuisés. Jasper a fait allumer tous
les feux, et la cuisine vous attend.
Carlisle ajouta dans un sourire :
— Rien ne réchauffe mieux qu’un déjeuner de Noël
et un bon feu dans la cheminée.
Nous pénétrâmes enfin dans le vestibule aux
boiseries anciennes et au parfum de cire et de pin. Je sentis la chaleur
m’envelopper aussitôt, et avec elle une forme de soulagement. Nous étions
arrivés.
Le soir de la Saint-Sylvestre, le
salon était baigné d’une lumière tamisée, les flammes dans la cheminée
dansaient doucement, et les verres de champagne pétillaient entre les mains.
Les conversations allaient bon train, entre éclats de rire et confidences
feutrées. Minuit approchait, et l’ambiance était légère — en apparence.
Je m’étais installée dans un coin
un peu à l’écart avec Carlisle et Esmée. Tous deux avaient ce calme naturel que
j’admirais chez eux. Toujours élégants, toujours mesurés, des figures
rassurantes, surtout ce soir.
Esmée me regarda longuement, puis
posa sa main sur mon bras.
— Alors, ma chère, comment se
passe ton... apprentissage ? demanda-t-elle avec douceur. Elle n’avait pas
besoin de préciser. Elle parlait bien sûr de mon futur rôle de reine.
Je pris une inspiration. J’aurais
pu me contenter d’un sourire poli, d’une réponse diplomatique, mais j’étais
trop fatiguée pour jouer ce jeu-là ce soir.
— C’est... épuisant,
avouai-je. Je ne vois presque plus Édouard. Chaque jour est rempli de
réunions, de briefings, de visites officielles. Et quand la journée se termine,
je suis trop vidée pour parler, penser ou même ressentir quoi que ce soit.
Carlisle hocha la tête avec une
bienveillance tranquille.
— Ça passera, tu sais, me
rassura le roi anglais. Une fois que tu auras trouvé ton rythme, que tu
auras passé quelques mois à régner, tout deviendra plus fluide. Les
responsabilités ne disparaîtront pas, mais elles deviendront familières.
— Peut-être... répondis-je
doucement. Puis je laissai échapper un soupir. La presse belge demande déjà "à
quand un héritier". Comme si c’était la suite logique, inévitable,
mécanique.
Esmée fronça légèrement les
sourcils.
— Et tu y penses ?
Je secouai la tête, sans détour.
— Je ne peux pas. Pas
maintenant. Je suis à bout de souffle. Je ne pourrais pas porter une grossesse
et m’occuper d’un nouveau-né dans cet état. Je serais une mauvaise reine... et
une mauvaise mère.
Il y eut un silence. Pas un
silence gênant, mais un de ceux qui accueillaient la vérité.
Esmée me pressa doucement le
bras.
— Alors il est mieux, en
effet, que tu attendes.
Elle le dit simplement, sans
jugement, avec cette sagesse tranquille qui m’émeut toujours chez elle. Je lui
souris, un peu plus apaisée.
De l’autre côté de la pièce, Edward
croisait mon regard. Il me sourit. Ce sourire-là, je l’avais peu vu ces
derniers temps. Mais il était toujours là, intact, à m’attendre. Et c’était
tout ce dont j’avais besoin pour tenir encore un peu.
Le silence, enfin.
***
Deux semaines plus tard…
Le train s’était faufilé de nuit
à travers la France et la Suisse, et au matin, les montagnes nous entouraient.
Blanches, majestueuses, immobiles. Il y avait quelque chose d’infiniment
apaisant dans leur présence. Après l’agitation de Sandringham, après les
lumières, les conversations, les regards – cette blancheur m’enveloppait comme
une couverture.
Nous avions loué un grand chalet
discret dans les Alpes, presque invisible sur la pente, avec vue sur les cimes.
Rien de spectaculaire, rien d’ostentatoire. Juste ce qu’il fallait. Il faisait
un froid sec et vivifiant, le genre qui vous nettoie les pensées et vous force
à être là, dans l’instant.
Edward et moi étions bientôt
rejoints par Emmett et Rosalie, leurs rires et leur énergie apportaient une
bouffée d’air frais. Emmett, avec son humour sans filtre, s’assurait que
personne ne prenait les choses trop au sérieux, tandis que Rosalie, élégante
même dans ses tenues de ski, ajoutait une touche de grâce et de douceur aux
soirées.
Edward était déjà en train
d’enfiler ses bottes de ski quand je suis sortie sur la terrasse. Les montagnes
coupaient le souffle. Littéralement. Et je m’étais surprise à sourire, pour
rien, juste parce que j’étais libre de ne penser à rien. Le monde pouvait bien
tourner sans moi quelques jours.
— Tu viens ? me lança-t-il en tapant sa main contre ses
gants.
Je l’ai rejoint sans attendre. La
première descente fut maladroite – mes jambes me rappelaient que je n’avais pas
chaussé des skis depuis des mois. Mais au fond, je m’en fichais. Ce n’était pas
une course, pas une apparition publique, pas une démonstration. C’était juste
nous. L’air pur, la neige sous mes skis, ses éclats de rire quand je manquais
un virage.
Les jours suivants ont coulé
comme du miel. Petit-déjeuner tardif, pistes jusqu’au déjeuner, chocolat chaud
et livres en fin d’après-midi. Parfois, Alice, Emmett et Rosalie se joignaient
à nous pour un dîner simple, sans protocole. Les discussions allaient bon
train, mêlant anecdotes drôles et confidences plus profondes. Emmett racontait
ses maladresses sur les pistes, tandis que Rosalie veillait à ce que personne
ne se perde dans les sentiers enneigés.
Un soir, après une longue journée
de ski, je me suis laissé tomber dans le canapé, les joues encore rougies par
le froid. Édouard m’a rejoint, une couverture sur les épaules, et a déposé un
baiser dans mes cheveux.
— Tu souris, m’a-t-il dit doucement.
— C’est si rare ? ai-je répondu, taquine.
— Non. Mais ça faisait un
moment que ce n’était plus un sourire sans fatigue derrière.
Je me blottis contre lui. C’était
vrai que je me sentais légère. Et ce n’était pas juste à cause de l’altitude.
Le séjour dans les Alpes avait
été une bouffée d’oxygène. Loin du protocole, du regard constant posé sur moi,
du poids étouffant des attentes. Là-haut, dans la blancheur immaculée, j’avais
retrouvé une part de moi que j’avais presque oubliée — une femme libre,
simplement.
Mais tout cela devait s’arrêter.
La neige fondrait bientôt, et avec elle cette parenthèse suspendue. Le train nous
ramenait vers Bruxelles, vers le palais, vers mes devoirs.
Dès notre arrivée, le rythme
s’est intensifié. J’ai enchaîné les réunions, les préparations, les briefings.
Les invitations à déjeuner, les visites officielles, les protocoles précis et
millimétrés. Le monde politique et diplomatique se déployait devant moi comme
un ballet bien réglé.
Je passais une grande partie de
mes journées à accueillir des chefs d’État ou leurs représentants, à les
écouter, à discuter avec eux des enjeux internationaux, à faire bonne figure
tout en gardant un œil sur ce que cela impliquait pour la Belgique et pour moi.
Il y avait des moments où je me
surprenais à rêver d’un retour dans ce chalet des Alpes, d’une vie plus simple,
moins visible. Mais je savais aussi que ce rôle, avec toutes ses contraintes,
était le mien. Pour l’instant.
Edward était à mes côtés, bien
sûr. Il faisait tout pour me soutenir, même si, comme moi, il sentait la
distance s’installer entre nous à cause de mon emploi du temps chargé. Nos
échanges se faisaient plus brefs, plus formels parfois, mais jamais vides d’affection.
Je savais qu’il me fallait
apprendre à jongler avec ces exigences, à tracer un équilibre fragile entre la
reine que je devais devenir et la femme que j’étais encore.
À peine étais-je rentrée à
Bruxelles, que je dus refaire mes valise pour m’envoler vers la Chine, où
j’étais attendue pour une mission économique.
L’atterrissage à Pékin fut long,
presque solennel. Comme si l’avion lui-même sentait le poids de la mission. Il
était un peu plus de huit heures du matin, heure locale, et malgré le décalage,
je m’étais maquillée, recoiffée, redressée. Hors de question de descendre
fatiguée ou incertaine.
J’avais choisi une tenue sobre
mais assurée : un pantalon large, droit, bleu marine, une blouse blanche fluide
rentrée dans la ceinture, et une veste de tailleur vert kaki, légèrement
cintrée. Le genre de tenue qu’on n’oublie pas, mais qui ne crie pas plus fort
que le rang qu’on représente.
À la sortie de l’avion, la
chaleur me saisit immédiatement, lourde et moite. J’ai à peine eu le temps de
respirer que je l’ai aperçue : debout, droite comme un if, le regard acéré et
la tenue impeccable.
— Votre Altesse, bienvenue en
Chine, m’a-t-elle dit d’une voix posée, en français, avec ce léger accent
flamand que je trouve toujours rassurant.
La baronne Hélène de Gendt, ambassadrice
belge d’origines chinoises, en poste depuis huit ans, une légende dans les
couloirs des Affaires étrangères, connue pour sa rigueur, son franc-parler… et
sa collection de tailleurs pastel. Ce jour-là, elle portait du bleu ciel, un
chapeau assorti, et un badge protocolé qui semblait aussi faire partie de sa
peau que de sa tenue.
— L’accueil officiel aura lieu
demain matin, mais les Chinois vous observent déjà, m’a-t-elle soufflé en
me guidant vers la voiture. Alors on garde la tête haute et le sourire prêt,
même à travers la vitre teintée.
Elle me regarda de côté, une
étincelle ironique dans les yeux.
— Vous verrez, ici, tout est
symétrie et stratégie. Mais vous n’avez jamais été mauvaise à ce jeu-là,
n’est-ce pas ?
Je n’ai rien répondu. Mais
intérieurement, je me suis tendue un peu plus.
Le séjour à Pékin fila à une
vitesse étrange — lente dans les instants officiels, fulgurante dès que j’avais
une seconde à moi. Entre les visites d’entreprises belgo-chinoises, les dîners
d’apparat, les échanges protocolaires soigneusement calibrés, j’eus à peine le
temps de souffler. Je prononçai deux discours, signai un protocole d’accord
économique, serrai des dizaines de mains, visitai une école de langues, et tentai
de faire honneur à mon pays sans jamais perdre l’équilibre.
L’ambassadrice de Gendt me fut
précieuse. Son calme, sa lucidité, parfois même son ironie m’avaient aidée à
garder la tête droite. Nous avions partagé quelques confidences, tard le soir,
dans le salon de la résidence, un verre de thé brûlant à la main.
Ma mission en Chine venait de s’achever.
Durant six jours intenses, j’avais représenté la Belgique auprès de
responsables politiques, d’industriels et d’investisseurs. Chaque rencontre
portait l’espoir d’un pont entre nos deux pays. À Pékin comme à Shanghai, j’avais
senti l’intérêt réel pour notre savoir-faire, notre innovation, notre
ouverture. Ce fut une mission exigeante, mais profondément enrichissante. Le
dernier soir à Shanghai, je me suis sentie à la fois épuisée et remplie
d’enthousiasme.
Dans l’avion qui me ramenait en Belgique
alors que les lumières de la Chine s’éloignaient sous les nuages, j’ai mesuré
la portée de ce rôle que je m’apprête à assumer pleinement : servir,
rassembler, construire des liens durables au nom de mon pays.
De retour à Bruxelles, j’eus à peine le
temps de reprendre mon souffle avant de refaire mes valises pour Londres. Alice fêtait ses trente ans, et bien sûr, Edward tenait à
ce que nous soyons là. C’était important pour lui — pour elle aussi, sans doute,
mais aussi pour moi.
Nous prîmes le train, comme
toujours. Plus discret, plus calme. J’emportai ma robe pour la soirée : une
longue robe sirène en voile et en dentelle brodée, d’un gris-rosé délicat,
accompagnée d’un long foulard assorti. Elle attendait, soigneusement pliée dans
sa housse, posée sur la banquette en face de moi. Une robe pensée pour briller,
pour se fondre dans le faste — et peut-être aussi pour se protéger derrière les
apparences.
Mon compagnon semblait détendu,
presque impatient. Moi, un peu moins. Je sentais déjà que quelque chose me
crispait, sans trop savoir si c’était le protocole à venir ou l’impression que,
ces derniers temps, il m’échappait un peu.
Buckingham Palace brillait de
mille feux ce soir-là. Une réception élégante, à la hauteur des trente ans
d’Alice, avait été organisée dans les salons privés, avec uniquement la famille
proche et quelques amis de toujours. Rien de pompeux, mais assez raffiné pour
rappeler à tout le monde que nous étions bien chez les Cullen.
Edward et moi étions arrivés en
début d’après-midi, après un trajet en train aussi gris que le ciel londonien.
Mais retrouver Alice avait suffi à tout illuminer. Elle portait une robe en
satin vert émeraude, parfaitement coupée, et son sourire était aussi éclatant
que le lustre suspendu au plafond.
Après les discours, les rires et
les toasts, nous nous étions éclipsées quelques minutes, elle et moi, dans une
petite pièce attenante, un salon où l’on servait habituellement le thé mais où
ce soir, nous étions juste deux sœurs de cœur, à l’abri du bruit.
Elle s’est assise près de moi,
jouant distraitement avec la bague à son annulaire.
—Tu sais, depuis qu’on a parlé
de bébés à ton anniversaire… dit-elle doucement, presque en chuchotant.
Jasper et moi, on s’est dit qu’il était peut-être temps. Qu’on était prêts.
Je l’ai regardée avec surprise,
puis tendresse.
— C’est une grande décision,
Alice. Et vous feriez des parents merveilleux.
Elle a esquissé un sourire un peu
amer.
— Peut-être. Mais ça fait des
mois qu’on essaie. Et… toujours rien. Elle haussa les épaules. Je sais,
ce n’est pas si long, mais... je commence à me demander si le stress n’y est
pas pour quelque chose.
Je posai ma main sur la sienne.
— Je suis certaine que c’est
ça. Tu es sollicitée en permanence, tu dois gérer mille choses, et en plus tu
prends le relais d’Edouard auprès de vos parents. Ce n’est pas rien.
Elle poussa un soupir, appuyant
sa tête contre le dossier du fauteuil.
— J’aimerais m’échapper avec
Jasper, juste nous deux. Mais avec son rôle dans l’armée, et moi qui dois être
là quand Emmett et Rose ne le sont pas… je ne vois pas quand.
— Tu devrais demander un congé
dès que tu peux, lui soufflai-je. Allez sur l’île d’Esmée. Ce serait
parfait. Vous avez besoin de vous retrouver, de vous couper du monde.
Elle leva les yeux vers moi, un
peu rêveuse.
— On n’y est pas retournés
depuis notre voyage de noces… presque deux ans déjà.
— C’est l’endroit idéal, tu le
sais. Et si tu veux, je peux souffler à Edward qu’il en parle à tes parents. Il
a toujours ce ton rassurant qui fait passer les messages sans heurt.
Elle rit doucement, puis me serra
contre elle.
— Merci, Bella. Tu es toujours
là au bon moment.
— C’est parce que tu l’as été
pour moi d’abord.
Les murmures de la fête
résonnaient à peine derrière la porte. Pendant un instant, on aurait pu croire
qu’on était encore à Oxford, deux filles assises sur un vieux canapé, à se
confier sur l’avenir avec la naïveté d’un autre temps.
La lumière des lustres baignait
la salle de réception d’une lueur dorée, douce mais solennelle. Les
conversations résonnaient dans l’air, entre éclats de rire, tintements de
verres, et murmures élégants. Je me tenais près des grandes fenêtres, à l’écart
du tumulte, mon regard perdu dans la foule.
Mon époux était là-bas, avec ses
frères. Alice les avait rejoints après m’avoir laissé seule quelques minutes
plus tôt. Je les observais de loin. Ils semblaient si à l’aise ensemble, si
naturels. Et Edward… il souriait. Il riait.
Un rire vrai, riche, sincère, léger.
Et c’est là que je sentis ce
pincement profond et brutal dans la poitrine. Il n’avait pas souri comme ça
depuis des semaines, des mois, peut-être, sauf en présence de sa famille.
Je me suis demandé… Est-ce qu’il
était simplement heureux d’être chez lui ? Ou bien est-ce que, sans le dire, il
respirait enfin, loin de Bruxelles, loin de moi ?
Et s’il regrettait ?
Cette pensée m’a foudroyée. Et
si, en m’épousant, il s’était éloigné de ce qui comptait vraiment pour lui ? Sa
famille. Ses racines. Son monde. Ici, il semblait si vivant, si à sa place.
Je baissai les yeux, et mes mains
tremblaient un peu.
Et si Elizabeth avait eu raison ? Si elle avait senti ce que moi je n’osais pas
encore dire à voix haute : qu’un jour, il se rendrait compte qu’il s’était
trompé. Qu’il avait fait un choix guidé par l’amour, oui, pas par la raison. Et
que cet amour ne suffirait pas.
Les larmes montèrent d’un coup.
Je les retins du mieux que je pus, mais mes yeux brûlaient.
Esmée s’approcha sans un mot.
Elle glissa simplement à mes côtés, posant une main chaude sur la mienne.
— Tu crois que je ne vois
rien, mais je te connais, Bella, a-t-elle murmuré.
Je ne répondis pas tout de suite.
J’avais peur que ma voix se brise.
— Il a l’air si heureux,
Esmée… ai-je fini par dire, à peine plus qu’un souffle. Plus heureux
qu’il ne l’est avec moi, à Bruxelles. J’ai peur. Peur qu’il réalise qu’il a
fait une erreur… qu’il ne se sente pas à sa place à mes côtés. Et que ça
finisse par nous briser. Peut-être qu’Elizabeth avait raison depuis le début.
Esmée se tourna vers moi, et son
regard s’ancra dans le mien.
— Bella… Ne pleure pas.
Je la regardai, incapable de
répondre. Elle poursuivit, sa voix douce mais assurée.
— Elizabeth
était une femme extraordinaire. La plus influente du monde peut-être. Mais elle
n’était pas parfaite. Même si elle croyait agir pour le bien d’Edward… elle ne
pouvait pas l’empêcher de t’aimer. Personne ne le pouvait.
Ses mots m’ébranlèrent.
— Il t’aime, Bella. Et tu
l’aimes. C’est tout ce qui compte. Le reste… ce sont des voix extérieures. Ce
n’est pas votre vérité.
Je ne répondis pas, mais je la
crus. Je voulais la croire.
Et
quand je levai les yeux, au milieu des dorures, des conversations élégantes,
des éclats de cristal… Edouard me vit.
Il se détourna doucement de sa
fratrie et me chercha du regard, me trouva. Et il me sourit.
Un sourire qui n’appartenait qu’à
moi.
Son sourire me transperça.
Pas parce qu’il n’était pas
sincère — il l’était. Profondément. C’était justement ça, le pire. Il m’aimait.
Et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de douter, d’avoir peur, de penser qu’un
jour, peut-être, même inconsciemment, il regretterait.
Je détournai les yeux, incapable
de soutenir son regard une seconde de plus. Si je restais là, il verrait. Il
verrait mes larmes, mon trouble, cette vulnérabilité que j’avais toujours tant
de mal à lui cacher. Ce soir, je ne voulais pas qu’il la voie, pas ici, pas
devant tout ce monde.
Alors je reculai doucement, me
faufilant entre les groupes, entre les conversations et les éclats de rire,
sans faire de bruit. Je nr croisai pas de regard, ni ne prononçai un mot. Je
connaissais ce palais assez pour m’éclipser sans qu’on me remarque.
Dans le couloir, le silence me
frappa d’un coup. La lourde porte refermée derrière mit un mur entre moi et ce
monde étincelant où je ne me sentais pas à ma place, pas ce soir.
Je suis entrée dans une petite
salle de bain attenante, à quelques mètres à peine de la réception. Le miroir
m’a renvoyé mon reflet. Mes yeux étaient rougis, ma mâchoire crispée, et mes
épaules tendues comme des arcs.
Je m’approchai lentement et j’ouvris
le robinet. L’eau froide coula dans mes paumes, me ramenant un peu à moi-même.
Je la portai à mon visage, plusieurs fois, en silence, jusqu’à ce que le feu
quitte mes joues et que mes yeux reprennent un semblant de normalité.
Je sortis un mouchoir en tissu
brodé — un cadeau d’Alice, bien sûr — de ma petite pochette. Je l’ai doucement
tamponné contre ma peau, effaçant les dernières traces de mes larmes. Les
seules preuves visibles de ce qui, en moi, vacillait encore.
Je me suis regardée droit dans
les yeux.
« Reprends-toi, Bella !
» me murmurai-je à moi-même.
Pas pour faire semblant. Pas pour
prétendre. Mais parce que je ne voulais pas que mes doutes, ce soir, blessa
celui que j’aimais plus que tout.
Alors j’inspirai profondément,
lentement, jusqu’à retrouver un peu de calme. Puis je replaçai une mèche de
cheveux derrière mon oreille, lissai ma robe, et j’attendis quelques secondes,
le temps que mon cœur cessa de tambouriner.
Je n’étais pas prête à affronter
la salle, pas tout de suite. Mais je devais y retourner.
Parce que même si mes peurs
étaient encore là, elles n’avaient pas le droit de parler plus fort que mon
amour.
***
Cinq mois. C’était à la fois beaucoup… et terriblement
peu.
Après l’anniversaire d’Alice, une fois la porte du train refermée sur
Buckingham et ses dorures, je sentis un compte à rebours s’enclencher.
Cinq mois avant de succéder à mon père. Cinq mois pour me préparer à devenir
reine.
Le train n’avait pas encore quitté Londres que je
prétextai un mal de tête. C’était plus simple que d’affronter son regard — ou
pire, sa tendresse.
Je me réfugiai dans le compartiment voisin, seule avec mes pensées, et cette
peur sourde, incrustée sous ma peau.
Je le sentais : quelque chose changeait. En moi
peut-être. En lui aussi. Et c’était insupportable.
Je regardais les paysages anglais défiler derrière la
vitre. Mon reflet me renvoyait un visage pâle, incertain. J’avais beau tenter
de me convaincre que tout allait bien — que nous allions bien —, mes
mains tremblaient. Je les croisai fermement sur mes cuisses.
Je ne voulais pas qu’il voie cela. Ni cette peur qui me tenait éveillée.
Le flou du paysage m’absorbait. Mon reflet me semblait
étranger, comme si je jouais un rôle dont j’avais perdu les clés.
Finalement, je pris une inspiration un peu trop brusque et me levai pour le
rejoindre.
Il ne dit rien. Il leva simplement les yeux de son
journal lorsque j’ouvris la porte, puis me fit une place à ses côtés. Je hochai
la tête sans un mot et m’installai, un peu raide.
Je ne croisai pas son regard du reste du trajet.
C’était plus facile ainsi. Plus sûr.
Je voulais préserver ce qu’il croyait de moi. Qu’il ne perçoive pas l’angoisse
tapie dans ma poitrine — celle qui murmurait qu’un jour, peut-être, il pourrait
s’éloigner. Et que je ne m’en relèverais pas.
Alors je restai là, immobile, les yeux figés sur un
point vague à l’horizon, à faire semblant que tout allait bien.
Edward demeura à mes côtés, silencieux lui aussi. Il
remarqua que j’étais ailleurs, mais ne dit rien. Peut-être commençait-il à
comprendre que j’avais besoin de silence pour ne pas me briser. Ou peut-être se
refermait-il également. Je ne savais pas ce qui était pire.
Le voyage se déroula dans un calme étrange, ni tendu,
ni serein. Juste… suspendu.
Dans la voiture qui nous ramena au palais, je regardai les rues familières
défiler sans vraiment les voir. Mes mains, croisées dans mon manteau, restaient
immobiles. Edward, à côté, gardait le silence.
Il savait toujours quand il fallait se taire. Et il lisait trop bien sur mon
visage.
À Bruxelles, tout sembla normal. Trop normal, presque.
Les voitures noires. Les couloirs du Palais. Les réunions en série,
millimétrées.
Je fis semblant d’être concentrée. Je pris des notes, souris aux bons moments.
Mais je sentais la pression monter, lentement, comme une eau qu’on oubliait de
couper.
Cinq mois, me disais-je, c’était long — j’aurais le
temps d’apprendre. Mais c’était court aussi. Et ensuite… Il n’y aurait plus
personne entre la monarchie et moi.
Plus de filet, plus de père à appeler pour lui demander : « Et toi, tu
aurais fait quoi ? »
J’allais devoir devenir la réponse.
C’était justement pour cela que je l’évitai, dans les
jours qui suivirent.
Pas trop, juste assez pour qu’il ne pose pas de
questions.
Des réunions qui s’éternisaient. Des nuits à prétexter un discours à réviser ou
des courriels à terminer. Un baiser sur la joue le matin. Une voix calme, trop
maîtrisée.
Je ne voulais pas qu’il voie la mélancolie qui
m’étreignait parfois sans prévenir.
Ni ce doute qui me réveillait en sursaut.
Je ne voulais pas qu’il comprenne que je n’étais pas aussi forte qu’il le
croyait.
Alors je souris. Je gérai. Et je pris soin de ne pas
croiser son regard.
Les jours s’enchaînèrent, les heures aussi.
Mon agenda était devenu un champ de mines : discours, visites, briefings…
Je m’y noyai avec application. C’était plus simple que de penser.
***LATRP***

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